— Voilà précisément pourquoi je désire avoir une entrevue avec Sa Majesté. Figurez-vous que dans la Flandre, nous avons beaucoup de ces sortes de maladies.
— Des cancers? Maladie affreuse, incurable.
— Ne croyez donc pas cela, monsieur Colbert. Le paysan flamand est un peu l’homme de la nature; il n’a pas précisément une femme, il a une femelle.
— Eh bien! madame?
— Eh bien! monsieur Colbert, tandis qu’il fume sa pipe, la femme travaille: elle tire l’eau du puits, elle charge le mulet ou l’âne, elle se charge elle-même. Se ménageant peu, elle se heurte çà et là, souvent même elle est battue. Un cancer vient d’une contusion.
— C’est vrai.
— Les Flamandes ne meurent pas pour cela. Elles vont, quand elles souffrent trop, à la recherche du remède. Et les béguines de Bruges sont d’admirables médecins pour toutes les maladies. Elles ont des eaux précieuses, des topiques, des spécifiques: elles donnent à la malade un flacon et un cierge, bénéficient sur le clergé et servent Dieu par l’exploitation de leurs deux marchandises. J’apporterai donc à la reine l’eau du béguinage de Bruges. Sa Majesté guérira, et brûlera autant de cierges qu’elle le jugera convenable. Vous voyez, monsieur Colbert, que m’empêcher d’aller voir la reine, c’est presque un crime de régicide.
— Madame la duchesse, vous êtes une femme de trop d’esprit, vous me confondez; toutefois, je devine bien que cette grande charité envers la reine couvre un petit intérêt personnel.
— Est-ce que je me donne la peine de le cacher, monsieur Colbert? Vous avez dit, je crois, un petit intérêt personnel? Apprenez donc que c’est un grand intérêt, et je vous le prouverai en me résumant. Si vous me faites entrer chez Sa Majesté, je me contente des trois cent mille livres réclamées; sinon, je garde mes lettres, à moins que vous n’en donniez, séance tenante, cinq cent mille livres.
Et, se levant sur cette parole décisive, la vieille duchesse laissa M. Colbert dans une désagréable perplexité.