— Eh bien! j’ai enfin compris, répliqua celui-ci, et vous avez bien fait.

— C’est heureux, fit en souriant le surintendant.

— Monseigneur est servi, cria majestueusement Vatel.

Le flot des convives se précipita moins lentement qu’il n’est d’usage dans les fêtes ministérielles vers la salle à manger, où les attendait un magnifique spectacle.

Sur les buffets, sur les dressoirs, sur la table, au milieu des fleurs et des lumières, brillait à éblouir la vaisselle d’or et d’argent la plus riche qu’on pût voir; c’était un reste de ces vieilles magnificences que les artistes florentins, amenés par les Médicis, avaient sculptées, ciselées fondues pour les dressoirs de fleurs, quand il y avait de l’or en France; ces merveilles cachées, enfouies pendant les guerres civiles, avaient reparu timidement dans les intermittences de cette guerre de bon goût qu’on appelait la Fronde; alors que seigneurs, se battant contre seigneurs, se tuaient mais ne se pillaient pas. Toute cette vaisselle était marquée aux armes de Mme de Bellière.

— Tiens, s’écria La Fontaine, un P. et un B.

Mais ce qu’il y avait de plus curieux, c’était le couvert de la marquise, à la place que lui avait assignée Fouquet; près de lui s’élevait une pyramide de diamants, de saphirs, d’émeraudes, de camées antiques; la sardoine gravée par les vieux Grecs de l’Asie Mineure avec ses montures d’or de Mysie, les curieuses mosaïques de la vieille Alexandrie montées en argent, les bracelets massifs de l’Égypte de Cléopâtre jonchaient un vaste plat de Palissy, supporté sur un trépied de bronze doré, sculpté par Benvenuto.

La marquise pâlit en voyant ce qu’elle ne comptait jamais revoir. Un profond silence, précurseur des émotions vives, occupait la salle engourdie et inquiète.

Fouquet ne fit pas même un signe pour chasser tous les valets chamarrés qui couraient, abeilles pressées, autour des vastes buffets et des tables d’office.

— Messieurs, dit-il, cette vaisselle que vous voyez appartenait à Mme de Bellière, qui, un jour, voyant un de ses amis dans la gêne, envoya tout cet or et tout cet argent chez l’orfèvre avec cette masse de joyaux qui se dressent là devant elle. Cette belle action d’une amie devait être comprise par des amis tels que vous. Heureux l’homme qui se voit aimé ainsi! Buvons à la santé de Mme de Bellière.