— Mon ami, dit Aramis en appuyant sur le mot avec une sorte de familiarité dédaigneuse, comment fait Dieu pour substituer un roi à un autre?

— Dieu! s’écria Fouquet, Dieu donne un ordre à son agent, qui saisit le condamné, l’emporte et fait asseoir le triomphateur sur le trône devenu vide. Mais vous oubliez que cet agent s’appelle la mort. Oh! mon Dieu! monsieur d’Herblay, est-ce que vous auriez l’idée...

— Il ne s’agit pas de cela, monseigneur. En vérité, vous allez au-delà du but. Qui donc vous parle d’envoyer la mort au roi Louis XIV? qui donc vous parle de suivre l’exemple de Dieu dans la stricte pratique de ses œuvres? Non. Je voulais vous dire que Dieu fait les choses sans bouleversement, sans scandale, sans efforts, et que les hommes inspirés par Dieu réussissent comme lui dans ce qu’ils entreprennent, dans ce qu’ils tentent, dans ce qu’ils font.

— Que voulez-vous dire?

— Je voulais vous dire, mon ami, reprit Aramis avec la même intonation qu’il avait donnée à ce mot ami, quand il l’avait prononcé pour la première fois, je voulais vous dire que, s’il y a eu bouleversement, scandale et même effort dans la substitution du prisonnier au roi, je vous défie de me le prouver.

— Plaît-il? s’écria Fouquet, plus blanc que le mouchoir dont il essuyait ses tempes. Vous dites?...

— Allez dans la chambre du roi, continua tranquillement Aramis, et, vous qui savez le mystère, je vous défie de vous apercevoir que le prisonnier de la Bastille est couché dans le lit de son frère.

— Mais le roi? balbutia Fouquet, saisi d’horreur à cette nouvelle.

— Quel roi? dit Aramis de son plus doux accent, celui qui vous hait ou celui qui vous aime?

— Le roi... d’hier?...