— Le gouverneur?
— Oui, monsieur; et cependant mon bateau était brisé, bien brisé, puisque la proue est restée sur la pointe de Sainte-Marguerite, et que le charpentier me demande cent vingt livres pour la réparation.
— C’est bon, répliqua Raoul, vous serez exempté de service. Allez.
— Nous irons à Sainte-Marguerite, voulez-vous? dit ensuite Athos à Bragelonne.
— Oui, monsieur; car il y a là quelque chose à éclaircir et cet homme ne me fait pas l’effet d’avoir dit la vérité.
— Ni à moi non plus, Raoul. Cette histoire du gentilhomme masqué et du carrosse disparu me fait l’effet d’une manière de cacher la violence que ce rustre aurait peut-être commise en pleine mer sur son passager, pour le punir de l’insistance qu’il avait mise à s’embarquer.
— J’en ai conçu le soupçon, et le carrosse aurait contenu des valeurs bien plutôt qu’un homme.
— Nous verrons cela, Raoul. Très certainement, ce gentilhomme ressemble à d’Artagnan; je reconnais ses façons. Hélas! nous ne sommes plus les jeunes invincibles d’autrefois. Qui sait si la hache ou la barre de ce mauvais caboteur n’a pas réussi à faire ce que les plus fines épées de l’Europe, les balles et les boulets n’ont pas fait depuis quarante ans.
Le jour même, ils partirent pour Sainte-Marguerite, à bord d’un chasse marée venu de Toulon sur ordre.
L’impression qu’ils ressentirent en abordant fut un bien-être singulier. L’île était pleine de fleurs et de fruits, elle servait de jardin au gouverneur dans sa partie cultivée. Les orangers, les grenadiers, les figuiers courbaient sous le poids de leurs fruits d’or et d’azur. Tout autour de ce jardin, dans sa partie inculte, les perdrix rouges couraient par bandes dans les ronces et dans les touffes de genévriers, et, à chaque pas que faisaient Raoul et le comte, un lapin effrayé quittait les marjolaines et les bruyères pour rentrer dans son terrier.