— Il mourra, je le sais, j’en ai la conviction; je ne veux pas le voir mourir.
— Comment! Athos, vous venez vous poser en présence de l’homme le plus brave que vous dites avoir connu, de votre d’Artagnan, de cet homme sans égal, comme vous l’appeliez autrefois, et vous venez lui dire, en croisant les bras, que vous avez peur de voir votre fils mort, vous qui avez vu tout ce que l’on peut voir en ce monde? Eh bien! pourquoi avez-vous peur de cela, Athos? L’homme, sur cette terre, doit s’attendre à tout, affronter tout.
— Écoutez, mon ami: après m’être usé sur cette terre dont vous parlez, je n’ai plus gardé que deux religions: celle de la vie, mes amitiés, mon devoir de père; celle de l’éternité, l’amour et le respect de Dieu. Maintenant, j’ai en moi la révélation que, si Dieu souffrait qu’en ma présence mon ami ou mon fils rendît le dernier soupir... oh! non, je ne veux même pas vous dire cela, d’Artagnan.
— Dites! dites!
— Je suis fort contre tout, hormis contre la mort de ceux que j’aime. À cela seulement il n’y a pas de remède. Qui meurt gagne, qui voit mourir perd. Non. Tenez: savoir que je ne rencontrerai plus jamais, jamais, sur la terre, celui que j’y voyais avec joie; savoir que nulle part ne sera plus d’Artagnan, ne sera plus Raoul, oh!... je suis vieux, voyez-vous, je n’ai plus de courage; je prie Dieu de m’épargner dans ma faiblesse; mais, s’il me frappait en face, et de cette façon, je le maudirais. Un gentilhomme chrétien ne doit pas maudire son Dieu, d’Artagnan; c’est bien assez d’avoir maudit un roi!
— Hum!... fit d’Artagnan, un peu bouleversé par cette violente tempête de douleurs.
— D’Artagnan, mon ami, vous qui aimez Raoul, voyez-le, ajouta-t-il en montrant son fils; voyez cette tristesse qui ne le quitte jamais. Connaissez-vous rien de plus affreux que d’assister, minute par minute, à l’agonie incessante de ce pauvre cœur?
— Laissez-moi lui parler, Athos. Qui sait?
— Essayez; mais, j’en ai la conviction, vous ne réussirez pas.
— Je ne lui donnerai pas de consolation, je le servirai.