— Vous rêvez à moi quelquefois, Raoul?

— Toutes les nuits, monsieur. Pendant ma première jeunesse, je vous voyais en songe, calme et doux, une main étendue sur ma tête, et voilà pourquoi j’ai toujours si bien dormi... autrefois!

— Nous nous aimons trop, dit le comte, pour que, à partir de ce moment où nous nous séparons, une part de nos deux âmes ne voyage pas avec l’un et l’autre de nous et n’habite pas où nous habiterons. Quand vous serez triste, Raoul, je sens que mon cœur se noiera de tristesse, et, quand vous voudrez sourire en pensant à moi, songez bien que vous m’enverrez de là-bas un rayon de votre joie.

— Je ne vous promets pas d’être joyeux, répondit le jeune homme; mais soyez certain que je ne passerai pas une heure sans songer à vous; pas une heure, je vous le jure, à moins que je ne sois mort.

Athos ne put se contenir plus longtemps; il entoura de son bras le cou de son fils, et le tint embrassé de toutes les forces de son cœur.

La lune avait fait place au crépuscule; une bande dorée montait à l’horizon, annonçant l’approche du jour.

Athos jeta son manteau sur les épaules de Raoul et l’emmena vers la ville, où fardeaux et porteurs, tout remuait déjà comme une vaste fourmilière.

À l’extrémité du plateau que quittaient Athos et Bragelonne, ils virent une ombre noire se balançant avec indécision et comme honteuse d’être vue. C’était Grimaud qui, inquiet, avait suivi son maître à la piste et qui les attendait.

— Oh! bon Grimaud, s’écria Raoul, que veux-tu? Tu viens nous dire qu’il faut partir, n’est-ce pas?

— Seul? fit Grimaud en montrant Raoul à Athos d’un ton de reproche qui montrait à quel point le vieillard était bouleversé.