Le patron donna le signal, et les rameurs de Fouquet reprirent leur exercice avec tout le succès qu’on pouvait attendre de gens reposés.

À peine la gabare eut-elle fait cent brasses, que l’autre, celle aux douze rameurs, se remit en marche également.

Cette course dura tout le jour, sans que la distance grandît ou diminuât entre les deux équipages.

Vers le soir, Fouquet voulut essayer les intentions de son persécuteur. Il ordonna aux rameurs de tirer vers la terre comme pour opérer une descente.

La gabare de Colbert imita cette manœuvre et cingla vers la terre en biaisant.

Par le plus grand des hasards, à l’endroit où Fouquet fit mine de débarquer, un valet d’écurie du château de Langeais suivait la berge fleurie en menant trois chevaux à la longe. Sans doute les gens de la gabare à douze rameurs crurent-ils que Fouquet se dirigeait vers des chevaux préparés pour sa fuite; car on vit quatre ou cinq hommes, armés de mousquets, sauter de cette gabare à terre et marcher sur la berge, comme pour gagner du terrain sur les chevaux et le cavalier.

Fouquet, satisfait d’avoir forcé l’ennemi à une démonstration, se le tint pour dit, et recommença de faire marcher son bateau.

Les gens de Colbert remontèrent aussitôt dans le leur, et la course entre les deux équipages reprit avec une nouvelle persévérance.

Ce que voyant, Fouquet se sentit menacé de près, et, d’une voix prophétique:

— Eh bien! Gourville dit-il très bas, que disais-je à notre dernier repas, chez moi? vais-je ou non à ma ruine?