— Oh! monseigneur.

— Ces deux bateaux qui se suivent avec autant d’émulation que si nous nous disputions, M. Colbert et moi, un prix de vitesse sur la Loire, ne représentent-ils pas bien nos deux fortunes, et ne crois-tu pas, Gourville que l’un des deux fera naufrage à Nantes?

— Au moins, objecta Gourville, il y a encore incertitude; vous allez paraître aux États, vous allez montrer quel homme vous êtes; votre éloquence et votre génie dans les affaires sont le bouclier et l’épée qui vous serviront à vous défendre, sinon à vaincre. Les Bretons ne vous connaissent point, et, quand ils vous connaîtront, votre cause est gagnée. Oh! que M. Colbert se tienne bien, car sa gabare est aussi exposée que la vôtre à chavirer. Les deux vont vite, la sienne plus que la vôtre, c’est vrai; on verra laquelle arrivera la première au naufrage.

Fouquet, prenant la main de Gourville:

— Ami, dit-il, c’est tout jugé; rappelle-toi le proverbe: Les premiers vont devant. Eh bien! Colbert n’a garde de me passer! C’est un prudent, Colbert.

Il avait raison; les deux gabares voguèrent jusqu’à Nantes, se surveillant l’une l’autre; quand le surintendant aborda, Gourville espéra qu’il pourrait chercher tout de suite son refuge et faire préparer des relais.

Mais, au débarquer, la seconde gabare rejoignit la première, et Colbert, s’approchant de Fouquet, le salua sur le quai avec les marques du plus profond respect.

Marques tellement significatives, tellement bruyantes, qu’elles eurent pour résultat de faire accourir toute une population sur la Fosse.

Fouquet se possédait complètement; il sentait qu’en ses derniers moments de grandeur il avait des obligations envers lui-même.

Il voulait tomber de si haut, que sa chute écrasât quelqu’un de ses ennemis.