D’Artagnan, demeuré seul avec le roi, s’adoucit à l’instant même, et, composant son visage:

— Sire, dit-il, vous êtes un jeune roi. C’est à l’aurore que l’homme devine si la journée sera belle ou triste. Comment, Sire, les peuples que la main de Dieu a rangés sous votre loi augureront-ils de votre règne, si, entre vous et eux, vous laissez agir des ministres de colère et de violence? Mais, parlons de moi, Sire; laissons une discussion qui vous paraît oiseuse, inconvenante, peut-être. Parlons de moi. J’ai arrêté M. Fouquet.

— Vous y avez mis le temps, fit le roi avec aigreur.

D’Artagnan regarda le roi.

— Je vois que je me suis mal exprimé, dit-il. J’ai annoncé à Votre Majesté que j’avais arrêté M. Fouquet?

— Oui; eh bien?

— Eh bien! j’aurais dû dire à Votre Majesté que M. Fouquet m’avait arrêté, ç’aurait été plus juste. Je rétablis donc la vérité: j’ai été arrêté par M. Fouquet.

Ce fut le tour de Louis XIV d’être surpris. D’Artagnan, de son coup d’œil si prompt, apprécia ce qui se passait dans l’esprit du maître. Il ne lui donna pas le temps de questionner. Il raconta avec cette poésie, avec ce pittoresque que lui seul possédait peut-être à cette époque, l’évasion de M. Fouquet, la poursuite, la course acharnée, enfin cette générosité inimitable du surintendant, qui pouvait fuir dix fois, qui pouvait tuer vingt fois l’adversaire attaché à sa poursuite, et qui avait préféré la prison, et pis encore, peut-être, à l’humiliation de celui qui voulait lui ravir sa liberté.

À mesure que le capitaine des mousquetaires parlait, le roi s’agitait, dévorant ses paroles et faisant claquer l’extrémité de ses ongles les uns contre les autres.

— Il en résulte donc, Sire, à mes yeux du moins, qu’un homme qui se conduit ainsi est un galant homme et ne peut être un ennemi du roi. Voilà mon opinion, je le répète à Votre Majesté. Je sais que le roi va me dire, et je m’incline: «La raison d’État.» Soit! c’est à mes yeux bien respectable. Mais je suis un soldat, j’ai reçu ma consigne; la consigne est exécutée, bien malgré moi, c’est vrai; mais elle l’est. Je me tais.