Les ayant donc réunis dans la chambre de poupe, d’Artagnan se leva, ôta son feutre, et commença en ces termes:

— Messieurs, je suis allé reconnaître Belle-Île-en-Mer et j’y ai trouvé bonne et solide garnison; de plus, les préparatifs tout faits pour une défense qui peut devenir gênante. J’ai donc l’intention d’envoyer chercher deux des principaux officiers de la place pour que nous causions avec eux. Les ayant séparés de leurs troupes et de leurs canons, nous en aurons meilleur marché, surtout avec de bons raisonnements. Est-ce votre avis, messieurs?

Le major de l’artillerie se leva.

— Monsieur, dit-il avec respect, mais avec fermeté je viens de vous entendre dire que la place prépare une défense gênante. La place est donc, que vous sachiez, déterminée à la rébellion?

D’Artagnan fut visiblement dépité par cette réponse, mais il n’était pas homme à se laisser abattre pour si peu, et reprit la parole:

— Monsieur, dit-il, votre réponse est juste. Mais vous n’ignorez pas que Belle-Île-en-Mer est un fief de M. Fouquet, et les anciens rois ont donné aux seigneurs de Belle-Île le droit de s’armer chez eux.

La major fit un mouvement.

— Oh! ne m’interrompez point, continua d’Artagnan. Vous allez me dire que ce droit de s’armer contre les Anglais n’est pas le droit de s’armer contre son roi. Mais ce n’est pas M. Fouquet, je suppose, qui tient en ce moment Belle-Île, puisque, avant-hier, j’ai arrêté M. Fouquet. Or, les habitants et défenseurs de Belle-Île ne savent rien de cette arrestation. Vous la leur annonceriez vainement. C’est une chose si inouïe, si extraordinaire, si inattendue, qu’ils ne vous croiraient pas. Un Breton sert son maître et non pas ses maîtres; il sert son maître jusqu’à ce qu’il l’ait vu mort. Or, les Bretons, que je sache, n’ont pas vu le cadavre de M. Fouquet. Il n’est donc pas surprenant qu’ils tiennent contre tout ce qui n’est pas M. Fouquet ou sa signature.

Le major s’inclina en signe d’assentiment.

— Voilà pourquoi, continua d’Artagnan, voilà pourquoi je me propose de faire venir ici, à mon bord, deux des principaux officiers de la garnison. Ils vous verront, messieurs; ils verront les forces dont nous disposons; ils sauront, par conséquent, à quoi s’en tenir sur le sort qui les attend en cas de rébellion. Nous leur affirmerons sur l’honneur que M. Fouquet est prisonnier, et que toute résistance ne lui saurait être que préjudiciable. Nous leur dirons que, le premier coup de canon tiré, il n’y a aucune miséricorde à attendre du roi. Alors, je l’espère du moins, ils ne résisteront plus. Ils se livreront sans combat, et nous aurons à l’amiable une place qui pourrait bien nous coûter cher à conquérir.