— En sorte que, dit le mousquetaire rendu à ses sombres idées, si l’on prend ces deux messieurs?...
— On les pendra, dit le roi tranquillement.
— Et ils le savent? répliqua d’Artagnan, qui réprima un frisson.
— Ils le savent, puisque vous avez dû le leur dire, et que tout le pays le sait.
— Alors, Sire, on ne les aura pas vivants, je vous en réponds.
— Ah! fit le roi avec négligence et en reprenant sa lettre. Eh bien! on les aura morts, monsieur d’Artagnan, et cela reviendra au même, puisque je ne les prenais que pour les faire pendre.
D’Artagnan essuya la sueur qui coulait de son front.
— Je vous ai dit, poursuivit Louis XIV, que je vous serais un jour maître affectionné, généreux et constant. Vous êtes aujourd’hui le seul homme d’autrefois qui soit digne de ma colère ou de mon amitié. Je ne vous ménagerai ni l’une ni l’autre selon votre conduite. Comprendriez-vous, monsieur d’Artagnan, de servir un roi qui aurait cent autres rois, ses égaux, dans le royaume?
«Pourrais-je, dites-le moi, faire avec cette faiblesse les grandes choses que je médite? Avez-vous jamais vu l’artiste pratiquer des œuvres solides avec un instrument rebelle? Loin de nous, monsieur, ces vieux levains des abus féodaux! La Fronde, qui devait perdre la monarchie, l’a émancipée. Je suis maître chez moi, capitaine d’Artagnan, et j’aurai des serviteurs qui, manquant peut-être de votre génie, pousseront le dévouement et l’obéissance jusqu’à l’héroïsme. Qu’importe, je vous le demande, qu’importe que Dieu n’ait pas donné du génie à des bras et à des jambes? C’est à la tête qu’il le donne, et à la tête, vous le savez, le reste obéit. Je suis la tête, moi!
D’Artagnan tressaillit. Louis continua comme s’il n’avait rien vu, quoique ce tressaillement ne lui eût point échappé.