— Maintenant, concluons entre nous deux ce marché que je vous promis de faire, un jour que vous me trouviez bien petit, à Blois. Sachez-moi gré, monsieur, de ne faire payer à personne les larmes de honte que j’ai versées alors. Regardez autour de vous: les grandes têtes sont courbées. Courbez-vous comme elles, ou choisissez-vous l’exil qui vous conviendra le mieux. Peut-être, en y réfléchissant, trouverez-vous que ce roi est un cœur généreux qui compte assez sur votre loyauté pour vous quitter, vous sachant mécontent, quand vous possédez le secret de l’État. Vous êtes brave homme, je le sais. Pourquoi m’avez-vous jugé avant terme? Jugez-moi à partir de ce jour, d’Artagnan, et soyez sévère tant qu’il vous plaira.
D’Artagnan demeurait étourdi, muet, flottant pour la première fois de sa vie. Il venait de trouver un adversaire digne de lui. Ce n’était plus de la ruse, c’était du calcul; ce n’était plus de la violence, c’était de la force; ce n’était plus de la colère, c’était de la volonté; ce n’était plus de la jactance, c’était du conseil. Ce jeune homme, qui avait terrassé Fouquet, et qui pouvait se passer de d’Artagnan, dérangeait tous les calculs un peu entêtés du mousquetaire.
— Voyons, qui vous arrête? lui dit le roi avec douceur. Vous avez donné votre démission; voulez-vous que je vous la refuse? Je conviens qu’il sera dur à un vieux capitaine de revenir sur sa mauvaise humeur.
— Oh! répliqua mélancoliquement d’Artagnan, ce n’est pas là mon plus grave souci. J’hésite à reprendre ma démission, parce que je suis vieux en face de vous et que j’ai des habitudes difficiles à perdre. Il faut, désormais, des courtisans qui sachent vous amuser, des fous qui sachent se faire tuer pour ce que vous appelez vos grandes œuvres. Grandes, elles le seront, je le sens; mais, si par hasard j’allais ne pas les trouver telles? J’ai vu la guerre, Sire; j’ai vu la paix; j’ai servi Richelieu et Mazarin; j’ai roussi avec votre père au feu de La Rochelle, troué de coups comme un crible, ayant fait peau neuve plus de dix fois, comme les serpents. Après les affronts et les injustices, j’ai un commandement qui était autrefois quelque chose, parce qu’il donnait le droit de parler comme on voulait au roi. Mais votre capitaine des mousquetaires sera désormais un officier gardant les portes basses. Vrai, Sire, si tel doit être désormais l’emploi, profitez de ce que nous sommes bien ensemble pour me l’ôter. N’allez pas croire que j’aie gardé rancune; non, vous m’avez dompté, comme vous dites; mais, il faut l’avouer, en me dominant, vous m’avez amoindri, en me courbant, vous m’avez convaincu de faiblesse. Si vous saviez comme cela va bien de porter haut la tête, et comme j’aurai piteuse mine à flairer la poussière de vos tapis! oh! Sire, je regrette sincèrement, et vous regretterez comme moi, ce temps où le roi de France voyait dans ses vestibules tous ces gentilshommes insolents, maigres, maugréant toujours, hargneux, mâtins qui mordaient mortellement les jours de bataille. Ces gens-là sont les meilleurs courtisans pour la main qui les nourrit, ils la lèchent; mais, pour la main qui les frappe, oh! le beau coup de dent! Un peu d’or sur les galons de ces manteaux, un peu de ventre dans les hauts-de-chausse, un peu de gris dans ces cheveux secs, et vous verrez les beaux ducs et pairs, les fiers maréchaux de France! Mais pourquoi dire tout cela? Le roi est mon maître, il veut que je fasse des vers, il veut que je polisse, avec des souliers de satin, les mosaïques de ses antichambres; mordioux! c’est difficile, mais j’ai fait plus difficile que cela. Je le ferai. Pourquoi le ferai-je? Parce que j’aime l’argent? J’en ai. Parce que je suis ambitieux? Ma carrière est bornée. Parce que j’aime la Cour? Non. Je resterai, parce que j’ai l’habitude, depuis trente ans, d’aller prendre le mot d’ordre du roi, et de m’entendre dire: «Bonsoir, d’Artagnan», avec un sourire que je ne mendiais pas. Ce sourire, je le mendierai. Êtes-vous content, Sire?
Et d’Artagnan courba lentement sa tête argentée, sur laquelle le roi, souriant, posa sa blanche main avec orgueil.
— Merci, mon vieux serviteur, mon fidèle ami, dit-il. Puisque, à compter d’aujourd’hui, je n’ai plus d’ennemi, en France, il me reste à t’envoyer sur un champ étranger ramasser ton bâton de maréchal. Compte sur moi pour trouver l’occasion. En attendant, mange mon meilleur pain et dors tranquille.
— À la bonne heure! dit d’Artagnan ému. Mais ces pauvres gens de Belle-Île? l’un surtout, si bon et si brave?
— Est-ce que vous me demandez leur grâce?
— À genoux, Sire.
— Eh bien! allez la leur porter, s’il en est temps encore. Mais vous vous engagez pour eux!