— Ainsi, pensa d’Artagnan, je suivrai tes funérailles mon cher enfant, moi, déjà vieux, moi, qui ne vaut plus rien sur la terre, et je répandrai la poussière sur ce front que je baisais encore il y a deux mois. Dieu l’a voulu. Tu l’as voulu toi-même. Je n’ai plus même le droit de pleurer; tu as choisi ta mort; elle t’a semblé préférable à la vie.»

Enfin, arriva le moment où les froides dépouilles de ces deux gentilshommes devaient être rendues à la terre.

Il y eut une telle affluence de gens de guerre et de peuple, que, jusqu’au lieu de la sépulture, qui était une chapelle dans la plaine, le chemin de la ville fut rempli de cavaliers et de piétons en habits de deuil.

Athos avait choisi pour sa dernière demeure le petit enclos de cette chapelle, érigée par lui aux limites de ses terres. Il en avait fait venir les pierres, sculptées en 1550, d’un vieux manoir gothique situé dans le Berri, et qui avait abrité sa première jeunesse.

La chapelle, ainsi réédifiée, ainsi transportée, riait sous un massif de peupliers et de sycomores. Elle était desservie chaque dimanche par le curé du bourg voisin, à qui Athos faisait une rente de deux cents livres à cet effet, et tous les vassaux de son domaine, au nombre d’environ quarante, les laboureurs et les fermiers avec leurs familles y venaient entendre la messe, sans avoir besoin de se rendre à la ville.

Derrière la chapelle s’étendait, enfermé dans deux grosses haies de coudriers, de sureaux et d’aubépines, ceintes d’un fossé profond, le petit clos inculte, mais joyeux dans sa stérilité, parce que les mousses y étaient hautes, parce que les héliotropes sauvages et les ravenelles y croisaient leurs parfums; parce que sous les marronniers venait sourdre une grosse source, prisonnière dans une citerne de marbre, et que, sur des thyms, tout autour s’abattaient des milliers d’abeilles, venues de toutes les plaines voisines, tandis que les pinsons et les rouges-gorges chantaient follement sur les fleurs de la haie.

Ce fut là qu’on amena les deux cercueils, au milieu d’une foule silencieuse et recueillie.

L’office des morts célébré, les derniers adieux faits à ces nobles morts, toute l’assistance se dispersa, parlant par les chemins des vertus et de la douce mort du père, des espérances que donnait le fils et de sa triste fin sur le rivage d’Afrique.

Et peu à peu les bruits s’éteignirent comme les lampes allumées dans l’humble nef. Le desservant salua une dernière fois l’autel et les tombes fraîches encore; puis, suivi de son assistant, qui sonnait une rauque clochette, il regagna lentement son presbytère.

D’Artagnan, demeuré seul, s’aperçut que la nuit venait.