—Miséricorde! s’écria l’hôte, si le valet en a bu la moitié du maître seulement, je suis ruiné.

—Grimaud est un laquais de bonne maison, qui ne se serait pas permis de faire le même ordinaire que moi; il a bu à la pièce seulement: tenez, je crois qu’il a oublié de remettre le fausset. Entendez-vous? cela coule!

D’Artagnan partit d’un éclat de rire qui changea le frisson de l’hôte en fièvre chaude.

En même temps, Grimaud parut à son tour derrière son maître, le mousqueton sur l’épaule, la tête tremblante, comme ces satyres ivres des tableaux de Rubens. Il était arrosé par devant et par derrière d’une liqueur grasse que l’hôte reconnut pour être sa meilleure huile d’olive.

Le cortège traversa la grande salle et alla s’installer dans la meilleure chambre de l’auberge, que d’Artagnan occupa d’autorité.

Pendant ce temps l’hôte et sa femme se précipitèrent avec des lampes dans la cave, qui leur avait été si longtemps interdite et où un affreux spectacle les attendait.

Au delà des fortifications auxquelles Athos avait fait brèche pour sortir et qui se composaient de fagots, de planches et de futailles vides entassées selon toutes les règles de l’art stratégique, on voyait çà et là, nageant dans des mares d’huile et de vin, les ossements de tous les jambons mangés, tandis qu’un amas de bouteilles jonchait tout l’angle gauche de la cave et qu’un tonneau, dont le robinet était resté ouvert, perdait par cette ouverture les dernières gouttes de son sang. L’image de la dévastation et de la mort, comme dit le poète de l’antiquité, régnait comme sur un champ de bataille.

Sur cinquante saucissons pendus aux solives, dix restaient à peine.