—Je veux vous dire que, tout en restant invisible à vos yeux, je ne vous ai pas perdue de vue, moi. Je puis vous raconter jour par jour vos actions, depuis votre entrée au service du cardinal jusqu’à ce soir.
Un sourire d’incrédulité passa sur les lèvres pâles de milady.
—Écoutez: c’est vous qui avez coupé les deux ferrets de diamants sur l’épaule du duc de Buckingham; c’est vous qui avez fait enlever madame Bonacieux; c’est vous qui, amoureuse de de Wardes, et croyant passer la nuit avec lui, avez ouvert votre porte à M. d’Artagnan; c’est vous qui, croyant que de Wardes vous avait trompée, avez voulu le faire tuer par son rival; c’est vous qui, lorsque ce rival eut découvert votre infâme secret, avez voulu le faire tuer à son tour par deux assassins que vous avez envoyés à sa poursuite; c’est vous qui, voyant que les balles avaient manqué leur coup, avez envoyé du vin empoisonné avec une fausse lettre, pour faire croire à votre victime que ce vin venait de ses amis; c’est vous, enfin, qui venez là, dans cette chambre, assise sur cette chaise où je suis, de prendre avec le cardinal de Richelieu l’engagement de faire assassiner le duc de Buckingham, en échange de la promesse qu’il vous a faite de vous laisser assassiner d’Artagnan.
Milady était livide.
—Mais vous êtes donc Satan? dit-elle.
—Peut-être, dit Athos; mais, en tout cas, écoutez bien ceci: Assassinez ou faites assassiner le duc de Buckingham, peu m’importe! je ne le connais pas: d’ailleurs, c’est un Anglais; mais ne touchez pas du bout du doigt à un seul cheveu de d’Artagnan, qui est un fidèle ami que j’aime et que je défends, ou, je vous le jure par la tête de mon père, le crime que vous aurez commis sera le dernier.
—M. d’Artagnan m’a cruellement offensée, dit milady d’une voix sourde: M. d’Artagnan mourra.
—En vérité, cela est-il possible qu’on vous offense, madame, dit en riant Athos; il vous a offensée, et il mourra.
—Il mourra, reprit milady; elle d’abord, lui ensuite.
Athos fut saisi comme d’un vertige; la vue de cette créature, qui n’avait rien d’une femme, lui rappelait des souvenirs dévorants; il pensa qu’un jour, dans une situation moins dangereuse que celle où il se trouvait, il avait déjà voulu la sacrifier à son honneur: son désir de meurtre lui revint brûlant et l’envahit comme une immense fièvre; il se leva à son tour, porta la main à sa ceinture, en tira un pistolet, et l’arma.