Danton laissa dire avec un calme dont on l'eût cru incapable; puis, quand la tempête fut apaisée:

—Quand une armée étrangère est à soixante lieues de la capitale, quand une armée royaliste est au cœur de Paris, il faut que ceux qui sont sous la main de la France sentent peser cette main sur eux. Vous êtes tous d'avis que sans la Révolution nous péririons, que la Révolution seule peut nous sauver. Eh bien, si je représente comme ministre de la Justice la Révolution, il faut que je connaisse les obstacles qu'on nous oppose et les ressources qui nous restent. Que venez-vous me parler de liberté compromise, de domicile violé, de secrets mis au grand jour! Quand la patrie est en danger, tout appartient à la patrie, hommes et choses. Au nom de la patrie, je demande, j'exige les visites domiciliaires!

Danton l'emporta. Les visites domiciliaires furent décrétées, et, pour qu'on n'eût pas le temps de rien cacher aux visiteurs, on décida qu'elles commenceraient la nuit même.

Jacques Mérey se chargea d'aller tranquilliser Mme Danton; quant à lui, Danton, il se rendrait sans perdre un instant au ministère de la Justice, où il donnerait ses ordres, et où il prendrait ses mesures pour qu'ils fussent exécutés.

Il invitait Mme Danton, si elle craignait quelque chose, à venir l'y rejoindre.

La pauvre femme craignait tout; elle fit charger une voiture de ses effets les plus nécessaires, et se décida, ce qu'elle n'avait pu faire encore, à aller habiter le sombre hôtel avec son mari.

Jacques Mérey l'y conduisit. Mme Danton voulait le retenir à l'hôtel; elle pensait que plus il y aurait d'hommes dévoués autour de son mari, moins il y aurait à craindre pour lui.

Mais il était quatre heures du soir; la générale commençait de battre dans toutes les rues, et chacun était averti de rentrer chez soi à six heures précises.

En un instant, la population disparut comme par enchantement; on entendit ce fatal claquement des portes qui se ferment, claquement que nous avons si souvent entendu depuis; toutes les fenêtres suivirent l'exemple des portes. Des sentinelles furent mises aux barrières, la Seine fut gardée, et, quoique les visites ne dussent commencer qu'à une heure du matin, chaque rue fut interceptée par des patrouilles de soixante hommes.

Jacques Mérey ne voulait pas, pour son début à Paris, commencer par désobéir à la loi. Au milieu de la solitude la plus absolue, il rentra à l'hôtel de Nantes, et, mourant de faim, se fit servir à dîner.