L'être humain est si faible, si borné, si calamiteux, qu'il a besoin pour ne pas s'effrayer de lui-même de se chercher des points d'appui et des racines dans ceux qui l'ont précédé sur la terre. Il a besoin de savoir d'où il sort, par quelle porte il est entré dans la vie, à quel bras il s'est appuyé pour faire ses premiers pas.

Ombrageux, il a besoin de sentir un passé derrière lui; de là le culte des ancêtres chez les Indiens comme chez tous les peuples primitifs. L'homme se considère comme une bouture de l'arbre généalogique; comme une bouture de cet arbre, c'est à lui qu'il rapporte ses destinées. Le fils est responsable de l'âme de son père et du sort qui attend cette âme dans l'autre monde. S'il accomplit fidèlement les sacrifices, s'il remplit ses devoirs envers sa caste, il achève et développe, dans sa propre existence, l'immortalité de celui qui lui a donné le jour. Cette transmission, cette solidarité, cette communion de l'homme avec ses ancêtres, qui forme l'élément principal des anciens dogmes, tout cela est une suite de l'inquiétude du sang pour remonter à la source.

Au nombre des questions dont l'homme doit sérieusement se préoccuper chaque fois qu'il pense et qu'il fait un retour sur lui-même, le savant Linné met en première ligne celle-ci:

Unde ortus? (D'où viens-je?)

Pour répondre à cette question, les peuples nouveau-nés ont eu recours aux généalogies.

On connaît celle de saint Luc, qui fait remonter Jésus jusqu'au premier homme et le premier homme jusqu'à Dieu.

Toutes les anciennes religions sont des genèses, elles racontent sous des mythes plus ou moins enveloppés, plus ou moins transparents, la filiation des choses, l'origine du monde, la naissance de l'homme, la succession des familles représentées l'une après l'autre par un chef; elles rétablissent en un mot le fil conducteur qui, remontant vers le passé, conduit l'homme du temps à l'éternité. Jacques Mérey pouvait encore satisfaire aux questions d'Éva sur la nature; il lui disait le commencement des mondes, l'origine probable de la terre, la succession des êtres inorganiques et organiques, depuis les polypes jusqu'aux mammifères.

Aidé des lumières de la physique occulte, il expliquait par le mouvement des atomes la formation primitive des plantes, les différents essais de la nature sur les animaux avant d'arriver à l'homme.

Si ces explications n'étaient pas toujours concluantes, elles étaient du moins conformes à la science de son temps, dont il avait touché et même dépassé les limites.

Mais, quand Éva arrivait à une question beaucoup plus simple, quand elle semblait lui dire, par la curiosité de son regard et par le muet mouvement de ses lèvres: «Et moi, de qui suis-je née?» toute la science du savant se troublait; il en était réduit à déclarer son impuissance et à se taire.