Puis, se tournant vers sa suite, que tant d'audace de la part d'un pauvre soldat avait rendue immobile et muette de stupeur:
—Qu'on s'empare de cet homme, dit-il, et surtout qu'on lui prodigue tous les soins que son état réclame. Et maintenant, messieurs, à Castel-Nuovo.
Arrivé au palais, Ladislas s'enferma chez lui avec cinq ou six barons des plus fidèles et qui ne l'avaient jamais quitté un instant pendant le cours de ses longues et dangereuses expéditions. Le grand chambellan, comme sa charge lui en donnait le droit, fut le premier qui se présenta dans les appartemens du roi et demanda à lui baiser la main. Ladislas lui fit répondre par le comte d'Avellino qu'il ne verrait personne avant la régente, et qu'on ferait prévenir la princesse lorsque le roi serait en état de la recevoir.
Ce premier échec, joint au récit qu'on venait de lui faire au même instant de l'étrange scène du vieux soldat, n'était pas de nature à calmer les inquiétudes et l'appréhension de Pandolfo. Il se rassura néanmoins, songeant qu'en définitive, et comme il venait de prendre toutes les précautions nécessaires pour faire disparaître jusqu'à la dernière trace de ses derniers crimes, personne ne pouvait le convaincre devant le roi. Il s'agissait donc tout au plus d'une disgrâce momentanée et passagère; mais Pandolfo comptait trop sur ses moyens de séduction et sur la passion aveugle qu'il avait inspirée à la sœur, pour craindre sérieusement la sévérité du frère. Il s'en remit donc au hasard, ou, comme on disait alors, à son heureuse étoile, qui l'avait favorisé jusqu'alors; et modifiant un peu la réponse du roi, il annonça à la princesse que Sa Majesté se préparait à la recevoir avec tous les égards qu'une si haute dame méritait, et qu'il faisait taire son affection fraternelle devant l'inflexible étiquette de la cour.
Jeanne qui, comme toutes les personnes douées d'une vive imagination et d'une grande mobilité d'idées, passait facilement de la crainte à l'espoir, ajouta une foi entière aux paroles de son favori et voulut se parer, à son tour, pour paraître aux yeux du roi avec tous ses avantages et effacer jusqu'aux moindres soupçons qu'on aurait pu faire naître contre elle ou contre son conseiller dans l'esprit de son frère, par cette fascination irrésistible qu'elle exerçait également sur ceux qui ne l'avaient jamais vue comme sur ceux qui la connaissaient dès sa plus tendre enfance.
Le soir venu, et lorsque les appartemens de Castel-Nuovo furent splendidement illuminés, le comte d'Avellino fit savoir à la princesse et aux sept grands officiers de la couronne que le roi les attendait.
Alors la porte de la chambra à coucher de Ladislas s'ouvrit à deux battans, et, à la place qu'occupait ordinairement le lit royal, on vit une estrade drapée de velours noir sur laquelle deux hommes, entièrement couverts de leur armure, se tenaient silencieux et debout comme deux fantômes vengeurs.
Jeanne recula de trois pas et jeta un cri de terreur à la vue de cet étrange spectacle. Pâle, tremblante, agitée d'un frisson convulsif, elle se tourna vers son frère et lui demanda, moins de la voix que du geste, ce que signifiaient ces deux terribles personnages.
—Ce sont les juges, madame, fit Ladislas en fronçant le sourcil. Asseyez-vous, princesse, ici, à ma droite. Quant à vous, messeigneurs, dit-il en s'adressant aux grands dignitaires, tenez-vous chacun à la place que votre rang vous assigne, et prêtez bien attention à ce qui va se passer. Qu'on amène l'accusateur.
Aces mots, quatre écuyers transportèrent dans la chambre du roi le vieux Lancia assis sur un large fauteuil, et l'ayant posé à gauche de l'estrade, se retirèrent en silence.