—Comment, blessé et souffrant déjà comme vous l'êtes, Monseigneur, vous risquez-vous dans de nouveaux dangers? Contentez-vous de commander; laissez les antres combattre. Votre courage est connu, et ne peut rien gagner à fournir de nouvelles preuves.
Et, en disant ces paroles, mademoiselle Claire essayait de retenir le valeureux casse-noisette en le pressant contre son corsage de satin; mais celui-ci se mit à gigotter et à gambiller de telle sorte, que mademoiselle Claire fut forcée de le laisser échapper; il glissa donc de ses bras, et, tombant sur ses pieds avec une grâce parfaite, il mit un genou en terre, et lui dit:
—Princesse, soyez sûre que, quoique vous ayez à une certaine époque été injuste envers moi, je me souviendrai toujours de vous, même au milieu de la bataille.
Alors mademoiselle Claire se pencha le plus qu'elle put, et, le saisissant par son petit bras, elle le força de se relever; puis, détachant avec vivacité sa ceinture tout étincelante de paillettes, elle en fit une écharpe qu'elle voulut passer au cou du jeune héros; mais celui-ci recula de deux pas, et, tout en s'inclinant en témoignage de sa reconnaissance pour une si grande faveur, il détacha le petit ruban blanc avec lequel Marie l'avait pansé, le porta à ses lèvres, et, s'en étant ceint le corps, léger et agile comme un oiseau, il sauta en brandissant son petit sabre du rayon où il était sur le plancher. Aussitôt les couics et les piaulements recommencèrent plus féroces que jamais, et le roi des souris, comme pour répondre au défi de casse-noisette, sortit de dessous la grande table du milieu avec son corps d'armée, tandis qu'à droite et à gauche, les deux ailes commençaient à déborder les fauteuils où elles s'étaient retranchées.
La bataille
—Trompettes, sonnez la charge! Tambours, battez la générale! cria Casse-noisette.
Et aussitôt les trompettes du régiment de hussards de Fritz se mirent à sonner, tandis que les tambours de son infanterie commençaient à battre et qu'on entendait le bruit sourd et rebondissant des canons sautant sur leurs affûts. En même temps, un corps de musiciens s'organisa: c'étaient des figaros avec leurs guitares, des piféraris avec leurs musettes, des bergers suisses avec leurs cors, des nègres avec leurs triangles, qui, quoiqu'ils ne fussent aucunement convoqués par Casse-noisette, ne commencèrent pas moins comme volontaires à descendre d'un rayon l'autre en jouant la marche des Samnites. Cela, sans doute, monta la tête aux bonshommes les plus pacifiques, et, à l'instant même, une espèce de garde nationale commandée par le suisse de la paroisse, et dans les rangs de laquelle se rangèrent les arlequins, les polichinelles, les pierrots et les pantins, s'organisa, et, en un instant, s'armant de tout ce qu'elle put trouver, fut prête pour le combat. Il n'y eut pas jusqu'à un cuisinier qui, quittant son feu, ne descendit avec sa broche, laquelle était déjà passé un dindon à moitié rôti, et, n'allât prendre sa place dans les rangs. Casse-noisette se mit à la tête de ce vaillant bataillon, qui, à la honte des troupes réglées, se trouva le premier prêt.
Il faut tout dire aussi, car on croirait que notre sympathie pour l'illustre milice citoyenne dont nous faisons partie nous aveugle: ce n'était pas la faute des hussards et des fantassins de Fritz s'ils n'étaient pas en mesure aussi rapidement que les autres. Fritz, après avoir placé les sentinelles perdues et les postes avancés, avait caserné le reste de son armée dans quatre boîtes qu'il avait refermées sur elle. Les malheureux prisonniers avaient donc beau entendre le tambour et la trompette qui les appelaient à la bataille, ils étaient enfermés et ne pouvaient sortir. On les entendait dans leurs boîte grouiller comme des écrevisses dans un panier; mais, quels que fussent leurs efforts, ils ne pouvaient sortir. Enfin les grenadiers, moins bien enfermés que les autres, parvinrent à soulever le couvercle de leur boîte, et prêtèrent main-forte aux chasseurs et aux voltigeurs. En un instant tous furent sur pied, et alors, sentant de quelle utilité leur serait la cavalerie, ils allèrent délivrer les hussards, qui se mirent aussitôt à caracoler sur les flancs et à se ranger quatre par quatre.
Mais, si les troupes réglées étaient en retard de quelques minutes, grâce à la discipline dans laquelle Fritz les avait maintenues, elles eurent bientôt réparé le temps perdu, et fantassins, cavaliers, artilleurs se mirent à descendre, pareils à une avalanche, au milieu des applaudissements de mademoiselle Rose et de mademoiselle Claire, qui battaient des mains en les voyant passer, et les excitaient du geste et de la voix, comme faisaient autrefois les belles châtelaines dont sans doute elles descendaient.
Cependant le roi des souris avait compris que c'était une armée tout entière à laquelle il allait avoir affaire. En effet, au centre était Casse-Noisette avec sa vaillante garde civique; gauche, le régiment de hussards qui n'attendait que le moment de charger; à droite, une infanterie formidable; tandis que, sur un tabouret qui dominait tout le champ de bataille, venait de s'établir une batterie de dix pièces de canon; en outre, une puissante réserve, composée de bonshommes de pain d'épice et de chevaliers en sucre de toutes couleurs, était demeurée dans l'armoire et commençait à s'agiter à son tour. Mais il était trop avancé pour reculer; il donna le signal par un couïc qui fut répété en choeur par toute son armée.