En même temps, une bordée d'artillerie, partie du tabouret, répondit en envoyant au milieu des masses souriquoises une volée de mitraille.

Presque au même instant, tout le régiment de hussards s'ébranla pour charger; de sorte que, d'un côté, la poussière qui s'élevait sous les pieds des chevaux; de l'autre, la fumée des canons qui s'épaississait de plus en plus, dérobèrent à Marie la vue du champ de bataille.

Mais, au milieu du bruit des canons, des cris des combattants, du râle des mourants, elle continuait d'entendre la voix de Casse-Noisette dominant tout le fracas.

—Sergent Arlequin, criait-il, prenez vingt hommes, et jetez-vous en tirailleur sur le flanc de l'ennemi. Lieutenant Polichinelle, formez-vous en carré. Capitaine Paillasse, commandez des feux de peloton. Colonel des hussards, chargez par masses, et non par quatre, comme vous faites. Bravo! messieurs les soldats de plomb, bravo! Que tout le monde fasse son devoir comme vous le faites, et la journée est à nous!

Mais, par ces encouragements mêmes, Marie comprenait que la bataille était acharnée et la victoire indécise. Les souris, refoulées par les hussards, décimées par les feux de peloton, culbutées par les volées de mitraille, revenaient sans cesse plus pressées, mordant et déchirant tout ce qu'elles rencontraient; c'était, comme les mêlées du temps de la chevalerie, une affreuse lutte corps à corps, dans laquelle chacun attaquait et se défendait sans s'inquiéter de son voisin. Casse-Noisette voulait inutilement dominer l'ensemble des mouvements et procéder par masses. Les hussards, ramenés par un corps considérable de souris, s'étaient éparpillés et tentaient inutilement de se réunir autour de leur colonel; un gros bataillon de souris les avait coupés du corps d'armée et débordait la garde civique, qui faisait des merveilles. Le suisse de la paroisse se démenait avec sa hallebarde comme un diable dans un bénitier; le cuisinier enfilait des rangs tout entiers de souris avec sa broche; les soldats de plomb tenaient comme des murailles; mais Arlequin, avec ses vingt hommes, avait été repoussé, et était venu se mettre sous la protection de la batterie; mais le carré du lieutenant Polichinelle avait été enfoncé, et ses débris, en s'enfuyant, avaient jeté du désordre dans la garde civique; enfin le capitaine Paillasse, sans doute par manque de cartouches, avait cessé son feu et se retirait pas à pas, mais enfin se retirait. Il résulta de ce mouvement rétrograde, opéré sur toute la ligne, que la batterie de canons se trouva à découvert. Aussitôt le roi des souris, comprenant que c'était de la prise de cette batterie que dépendait pour lui le succès de la bataille, ordonna à ses troupes les plus aguerries de charger dessus. En un instant le tabouret fut escaladé; les canonniers se firent tuer sur leurs pièces. L'un d'eux mit même le feu à son caisson, et enveloppa dans sa mort héroïque une vingtaine d'ennemis. Mais tout ce courage fut inutile contre le nombre, et bientôt une volée de mitraille, tirée par ses propres pièces, et qui frappa en plein dans le bataillon que commandait Casse-Noisette, lui apprit que la batterie du tabouret était tombée au pouvoir de l'ennemi.

Dès lors la bataille fut perdue, et Casse-Noisette ne s'occupa plus que de faire une retraite honorable; seulement, pour donner quelque relâche à ses troupes, il appela à lui la réserve.

Aussitôt les bonshommes de pain d'épice et le corps de bonbons en sucre descendirent de l'armoire et donnèrent à leur tour. C'étaient des troupes fraîches, il est vrai, mais peu expérimentées: les bonshommes de pain d'épice surtout étaient fort maladroits, et, frappant à tort et à travers, estropiaient aussi bien les amis que les ennemis; le corps des bonbons tenait ferme; mais il n'y avait entre les combattants aucune homogénéité: c'étaient des empereurs, des chevaliers, des Tyroliens, des jardiniers, des cupidons, des singes, des lions et des crocodiles, de sorte qu'ils ne pouvaient combiner leurs mouvements, et n'avaient de puissance que comme masse. Cependant leur concours produisit un utile résultat: à peine les souris eurent-elles goûté des bonshommes de pain d'épice et entamé le corps de bonbons, qu'elles abandonnèrent les soldats de plomb, dans lesquels elles avaient grand'peine à mordre, et les polichinelles, les paillasses, les arlequins, les suisses et les cuisiniers, qui étaient simplement rembourrés d'étoupe et de son, pour se ruer sur la malheureuse réserve, qui, en un instant, fut entourée par des milliers de souris, et, après une défense héroïque, fut dévorée avec armes et bagages.

Casse-Noisette avait voulu profiter de ce moment de repos pour rallier son armée; mais le terrible spectacle de la réserve anéantie avait glacé les plus fiers courages. Paillasse était pâle comme la mort; Arlequin avait son habit en lambeaux; une souris avait pénétré dans la bosse de Polichinelle, et, comme le renard du jeune Spartiate, lui dévorait les entrailles; enfin le colonel des hussards était prisonnier avec une partie de son régiment, et, grâce aux chevaux des malheureux captifs, un corps de cavalerie souriquoise venait de s'organiser.

Il ne s'agissait donc plus, pour l'infortuné Casse-Noisette, de victoire; il ne s'agissait même plus de retraite, il ne s'agissait que de mourir. Casse-Noisette se mit à la tête d'un petit groupe d'hommes, décidés comme lui à vendre chèrement leur vie.

Pendant ce temps, la désolation régnait parmi les poupées: mademoiselle Claire et mademoiselle Rose se tordaient les bras, et jetaient les hauts cris.