Le président instruisit le nouveau venu de tout ce qui était arrivé, et, le récit terminé, il lui montra les couronnes; mais peine les eut-il vues, qu'il se mit à rire.

—Ah! ah! dit-il, la plaisanterie est bonne! ce sont les sept couronnes que je portais à la chaîne de ma montre, il y a quelques années, et dont je fis présent à ma filleule le jour du deuxième anniversaire de sa naissance; ne vous le rappelez-vous pas, cher président?

Mais le président et la présidente eurent beau chercher dans leur mémoire, ils n'avaient gardé aucun souvenir de ce fait; cependant, s'en rapportant à ce que disait le parrain, leurs figures reprirent peu à peu leur expression de bonté ordinaire; ce que voyant Marie, elle s'élança vers le conseiller de médecine en s'écriant:

—Mais tu sais tout cela, toi, parrain Drosselmayer; avoue donc que Casse-Noisette est ton neveu, et que c'est lui qui m'a donn ces sept couronnes.

Mais parrain Drosselmayer parut prendre fort mal la chose; son front se plissa, et sa figure s'assombrit de telle façon, que le président, appelant la petite Marie, et la prenant entre ses jambes, lui dit:

—Écoute-moi, ma chère enfant, car c'est sérieusement que je te parle: fais-moi le plaisir, une fois pour toutes, de mettre de côté ces folles imaginations; car, s'il t'arrive encore de dire que ton vilain et informe Casse-Noisette est le neveu de notre ami le conseiller de médecine, je te préviens que je jetterai non-seulement M. Casse-Noisette, mais encore toutes les autres poupées, mademoiselle Claire comprise, par la fenêtre.

La pauvre Marie n'osa donc plus parler de toutes les belles choses dont son imagination était remplie; mais mes jeunes lecteurs, et surtout mes jeunes lectrices, comprendront que, lorsqu'on a voyagé une fois dans un pays aussi attrayant que le royaume des poupées, et qu'on a vu une ville aussi succulente que Confiturembourg, ne l'eût-on vue qu'une heure, on ne perd pas facilement un pareil souvenir; elle essaya donc de parler à son frère de toute son histoire. Mais Marie avait perdu toute sa confiance du moment où elle avait osé dire que ses hussards avaient pris la fuite; en conséquence, convaincu, sur l'affirmation paternelle, que Marie avait menti, Fritz rendit ses officiers les grades qu'il leur avait enlevés, et permit ses trompettes de jouer de nouveau la marche des hussards de la garde, réhabilitation qui n'empêcha pas Marie de croire ce qu'il lui plut sur leur courage.

Marie n'osait donc plus parler de ses aventures; cependant, les souvenirs du royaume des poupées l'assiégeaient sans cesse, et, lorsqu'elle arrêtait son esprit sur ces souvenirs, elle revoyait tout, comme si elle eût été encore ou dans la forêt de Noël, ou sur le fleuve d'essence de rose, ou dans la ville de Confiturembourg; de sorte qu'au lieu de jouer comme auparavant avec ses joujoux, elle s'asseyait immobile et silencieuse, tout ses réflexions intérieures, et que tout le monde l'appelait la petite rêveuse.

Mais, un jour que le conseiller de médecine, sa perruque de verre posée sur le parquet, sa langue passée dans le coin de sa bouche, les manches de sa redingote jaune retroussée, réparait, à l'aide d'un long instrument pointu, quelque chose qui était désorganis dans une pendule, il arriva que Marie, qui était assise près de l'armoire vitrée, et qui, selon son habitude, regardait Casse-Noisette, se plongea si bien dans ses rêveries, que, oubliant tout à coup que, non-seulement le parrain Drosselmayer, mais encore sa mère, étaient là, il lui échappa involontairement de s'écrier:

—Ah! cher monsieur Drosselmayer! si vous n'étiez pas un bonhomme de bois, comme le soutient mon père, et si vous existiez véritablement, que je ne ferais pas comme la princesse Pirlipate, et que je ne vous délaisserais pas parce que, pour m'obliger, vous auriez cessé d'être un charmant jeune homme; car je vous aime véritablement, moi, ah!…