Mais à peine venait-elle de pousser ce soupir, qu'il se fit par la chambre un tel tintamarre, que Marie se renversa tout évanouie du haut de sa chaise à terre.

Quand elle revint à elle, Marie se trouvait entre les bras de sa mère, qui lui dit:

—Comment est-il possible qu'une grande fille comme toi, je te le demande, soit assez bête pour se laisser tomber en bas de sa chaise, et cela juste au moment où le neveu de M. Drosselmayer, qui a terminé ses voyages, vient d'arriver à Nuremberg?… Voyons, essuie tes yeux et sois gentille.

En effet, Marie essuya ses yeux, et, les tournant vers la porte, qui s'ouvrait en ce moment, elle aperçut le conseiller de médecine, sa perruque de verre sur la tête, son chapeau sous le bras, sa redingote jaune sur le dos, qui souriait d'un air satisfait, et tenait par la main un jeune homme très-petit, mais fort bien tourné et tout à fait joli.

Ce jeune homme portait une superbe redingote de velours rouge, brodé d'or, des bas de soie blancs et des souliers lustrés avec le plus beau vernis. Il avait à son jabot un charmant bouquet de fleurs, et était très-coquettement frisé et poudré, tandis que derrière son dos pendait une tresse nattée avec la plus grande perfection. En outre, la petite épée qu'il avait au cote semblait être toute de pierres précieuses, et le chapeau qu'il portait sous le bras était tissu de la plus fine soie.

Les moeurs aimables de ce jeune homme se firent connaître sur-le-champ; car à peine fut-il entré, qu'il déposa aux pieds de Marie une quantité de magnifiques joujoux, mais principalement les plus beaux massepains et les plus excellents bonbons qu'elle eût mangés de sa vie, si ce n'est cependant ceux qu'elle avait goûtés dans le royaume des poupées. Quant à Fritz, le neveu du conseiller de médecine, comme s'il eût pu deviner les goûts guerriers du fils du président, il lui apportait un sabre du plus fin damas. Ce n'est pas tout. A table, et lorsqu'on fut arriv au dessert, l'aimable créature cassa des noisettes pour toute la société; les plus dures ne lui résistaient pas une seconde: de la main droite, il les plaçait entre ses dents; de la gauche, il tirait sa tresse, et, crac! la noisette tombait en morceaux.

Marie était devenue fort rouge quand elle avait aperçu ce joli petit bonhomme; mais elle devint plus rouge encore lorsque, le dîner fini, il l'invita à passer avec lui dans la chambre l'armoire vitrée.

—Allez, allez, mes enfants, et amusez-vous ensemble, dit le parrain; je n'ai plus besoin au salon, puisque toutes les horloges de mon ami le président vont bien.

Les deux jeunes gens entrèrent au salon; mais à peine le jeune Drosselmayer fut-il seul avec Marie, qu'il mit un genou en terre et lui parla ainsi:

—Oh! mon excellente demoiselle Silberhaus! vous voyez ici vos pieds l'heureux Drosselmayer, à qui vous sauvâtes la vie cette même place. Vous eûtes, en outre, la bonté de dire que vous ne m'eussiez pas repoussé comme l'a fait la vilaine princesse Pirlipate, si, pour vous servir, j'étais devenu affreux. Or, comme le sort qu'avait jeté sur moi la reine des souris devait perdre toute son influence du jour où, malgré ma laide figure, je serais aimé d'une jeune et jolie personne, je cessai à l'instant même d'être un stupide casse-noisette, et je repris ma forme première, qui n'est pas désagréable, comme voua pouvez le voir. Ainsi donc, ma chère demoiselle, si vous êtes toujours dans les mêmes sentiments à mon égard, faites-moi la grâce de m'accorder votre main bien-aimée, partagez mon trône et ma couronne, et régnez avec moi sur le royaume des poupées; car, à cette, heure, j'en suis redevenu le roi.