Alors Marie releva doucement le jeune Drosselmayer, et lui dit:
—Vous êtes un aimable et bon roi, Monsieur, et, comme vous avez avec cela un charmant royaume, orné de palais magnifiques, et peuplé de sujets très gais, je vous accepte, sauf la ratification de mes parents, pour mon fiancé.
Là-dessus, comme la porte du salon s'était ouverte tout doucement, sans que les jeunes gens y fissent attention, tant ils étaient préoccupés de leurs sentiments, le président, la présidente et le parrain Drosselmayer s'avancèrent, criant bravo de toutes leurs forces; ce qui rendit Marie rouge comme une cerise, mais ce qui ne déconcerta nullement le jeune homme, lequel s'avança vers le président et la présidente, et, avec un salut gracieux, leur fit un joli compliment, par lequel il sollicitait la main de Marie, qui lui fut accordée à l'instant.
Le même jour, Marie fut fiancée au jeune Drosselmayer, à la condition que le mariage ne se ferait que dans un an.
Au bout d'un an, le fiancé revint chercher sa femme dans une petite voiture de nacre incrustée d'or et d'argent, traînée par des chevaux qui n'étaient pas plus gros que des moutons, et qui valaient un prix inestimable, vu qu'ils n'avaient pas leurs pareils dans le monde, et il l'emmena dans le palais de Massepains, où ils furent mariés par le chapelain du château, et où vingt-deux mille petites figures, toutes couvertes de perles, de diamants et de pierreries éblouissantes, dansèrent à leur noce. Si bien qu'à l'heure qu'il est, Marie est encore reine du beau royaume où l'on aperçoit partout de brillantes forêts de Noël, des fleuves d'orangeade, d'orgeat et d'essence de rose, des palais diaphanes en sucre plus fin que la neige et plus transparent que la glace; enfin, toutes sortes de choses magnifiques et miraculeuses, pourvu qu'on ait d'assez bons yeux pour les voir.
FIN DE L'HISTOIRE D'UN CASSE-NOISETTE.
L'ÉGOÏSTE
Carl avait hérité, de son père, d'une ferme avec ses troupeaux, son bétail et ses récoltes; les granges les étables et les bûchers regorgeaient de richesses et pourtant, chose étrange dire, Carl ne paraissait rien voir de tout cela; son seul désir était d'amasser davantage, et il travaillait nuit et jour, comme s'il eût été le plus pauvre paysan du village. Il était connu pour être le moins généreux de tous les fermiers de la contrée, et aucun individu, pouvant gagner sa vie ailleurs, n'aurait ét travailler chez lui. Son personnel changeait continuellement, parce que ses domestiques, qu'il laissait souffrir de la faim, se décourageaient promptement et le quittaient. Ceci l'inquiétait fort peu, car il avait une bonne et aimable soeur. Amil était une excellente ménagère, et s'occupait sans cesse du bien-être de Carl; quoiqu'elle s'efforçât, de son côté, de compenser la parcimonie de son frère par sa générosité, elle ne pouvait pas grand'chose, car il y regardait de trop près.
Carl était si égoïste, qu'il dînait toujours seul, parce qu'il était alors sûr d'avoir son dîner bien chaud, et de n'avoir que lui seul à servir; tandis que sa soeur, ayant mangé un morceau part, pouvait ensuite s'occuper uniquement de lui. Il donnait pour raison qu'il n'aimait pas à faire attendre, n'étant pas sûr de son temps; toutefois, il ne manquait jamais d'arriver exactement à l'heure qu'il avait fixée lui-même pour son dîner. Il est donc bien avéré que Carl était égoïste; c'est une qualit peu enviable.
Amil était recherchée par un homme très-bien posé pour faire son chemin dans le monde; néanmoins, Carl lui battait froid, parce qu'il craignait de perdre sa soeur, qui le servait sans exiger de gages. Vous devez comprendre qu'ils n'étaient pas fort bons amis, car le motif de la froideur de Carl était trop apparent pour ne pas sauter aux yeux des personnes les moins clairvoyantes; mais Carl se moquait bien d'avoir des amis! Il disait toujours qu'il portait ses meilleurs amis dans sa bourse; mais, hélas! ces amis-là étaient, au contraire, ses plus grands ennemis.