—Mais, enfin, vous êtes Carl Grippenhausen, n'est-ce pas? dit le gnome.

—Oui, Monsieur, balbutia Carl.

—Ces énormes rangées de tas de blé, qui ressemblent à une petite ville, vous appartiennent-elles, oui on non? dit le gnome.

—Oui, Monsieur, répliqua encore Carl.

—Ce magnifique plant de navets et cette longue suite de terres labourables, ces beaux troupeaux et ce riche bétail qui couvrent le flanc de la montagne, sont aussi à vous, je crois?

—Oui, Monsieur, dit Carl d'une voix tremblante, car il était terrifié de voir combien le gnome avait d'exactes notions sur sa fortune.

—Vous, un pauvre homme? Oh! fi! dit le gnome en menaçant du doigt le misérable Carl d'un air de reproche. Si vous continuez à me conter de pareils contes, je ferai en sorte, d'un tour de main, que vos monstrueuses histoires deviennent véritables… Fi! fi! fi!

En prononçant le dernier fi, il se rejeta dans la terre, mais le trou ne se ferma pas; en conséquence, Carl vociféra ses supplications à tue-tête, criant miséricorde à son étrange visiteur, qui ne daigna pas même lui répondre.

Inquiet et abattu, il s'achemina lentement vers sa maison; comme il en approchait, en traversant le fourré, il aperçut le galant de sa soeur causant avec elle par-dessus le mur du jardin. Une pensée lui vint alors à l'esprit; une pensée égoïste, bien entendu. Avant qu'ils eussent pu s'apercevoir de son approche, il se précipita vers eux, et, prenant la main de Wilhelm de la manière la plus amicale, il l'invita à dîner avec lui. O merveille des merveilles!… Il va sans dire que, malgré son extrême surprise, Wilhelm accepta de très bonne grâce. Après le repas, l'idée lumineuse de Carl vit le jour, à l'étonnement toujours croissant de sa soeur et de Wilhelm. Et que pensez-vous que fût cette idée? Rien autre chose, sinon d'échanger sa grande pièce de blé mûr, prête à être coupée, pour une de celles de Wilhelm, où la moisson était moins copieuse. Après un débat très-empressé de sa part, et de grandes démonstrations de bonne volonté et de gaieté, ce curieux marché fut conclu, et Wilhelm s'en retourna chez lui beaucoup plus riche qu'il n'en était parti.

Carl se coucha, rassuré par le transport qu'il avait fait, au trop confiant Wilhelm, du blé qui devait être récolté au clair de la lune par le gnome pour nourrir ses chevaux gloutons.