Fabrizio Ruffo mena si bien la trésorerie, qu'au bout de trois ou quatre ans, on s'aperçut d'un déficit de trois ou quatre millions: c'était un million par an. Pie VI vit qu'il avait meilleur marché de nommer Ruffo cardinal que de le laisser trésorier; il lui envoya le chapeau rouge et lui fit redemander la clef du trésor.
Ruffo, cardinal à trente mille francs par an au lieu de trésorier à un million, ne voulut point rester à Rome pour y faire la figure d'un homme ruiné; il partit pour Naples, et, muni d'une lettre du pape Pie VI, vint demander un emploi à Ferdinand, dont, en sa qualité de Calabrais, il était le sujet.
Consulté sur ses aptitudes, Ruffo répondit qu'elles étaient toutes guerrières, que c'était lui qui avait fortifié Ancône et inventé une nouvelle manière de rougir les boulets; il demandait donc ou plutôt désirait un emploi à la guerre ou à la marine.
Mais Ruffo n'avait pas eu le don de plaire à la reine, et, comme c'était la reine qui, par la signature de son favori Acton, premier ministre, nommait aux emplois de la marine et de la guerre, Ruffo fut inexorablement repoussé, même des emplois inférieurs.
Le roi alors, pour faire honneur à la recommandation de Pie VI, nomma le cardinal directeur de sa manufacture de soieries de San-Leucio.
Si étrange que fût ce poste pour un cardinal, surtout lorsque l'on approfondissait le mystère qui avait présidé à la formation de cette colonie, Ruffo accepta. Ce qu'il lui fallait avant tout, c'était de l'argent, et le roi avait attaché au titre de directeur de la colonie de San-Leucio, une abbaye rapportant vingt-mille livres de rente.
Au reste, le cardinal Ruffo était instruit et même savant, beau de visage, jeune encore, brave et fier comme ces prélats du temps de Henri IV et de Louis XIII qui disaient la messe dans leurs moments perdus, et, tout le reste du temps, portaient la cuirasse et maniaient l'épée.
Le récit de sir William dura juste autant que le Te Deum de monseigneur Capece Zurlo. Le Te Deum fini, on remonta en voiture, et l'on se rendit à l'extrémité de la rue de Chiaïa, où était situé, comme nous l'avons dit, et où est encore situé aujourd'hui le palais de l'ambassade d'Angleterre, un des plus beaux et des plus vastes palais de Naples.
Pour revenir de l'église Sainte-Claire, comme pour y aller, les voitures furent obligées de marcher au pas, tant les rues étaient encombrées de monde. Nelson, peu habitué aux démonstrations bruyantes et extérieures des peuples du Midi, était enivré de ces cris de «Vive Nelson! vive notre libérateur!» répétés par cent mille bouches, ébloui par ces mouchoirs de toutes couleurs agités par cent mille bras.
Une chose cependant l'étonnait quelque peu, au milieu de la bruyante grandeur de son triomphe, c'était la familiarité des lazzaroni, qui montaient sur les marchepieds, sur le siège de devant et sur le siège de derrière de la voiture royale, et qui, sans que le cocher, les laquais ni les coureurs parussent s'en inquiéter, tiraient la queue du roi ou lui secouaient le nez en l'appelant compère Nasone, en le tutoyant et en lui demandant quel jour il vendrait son poisson à Mergellina, ou mangerait du macaroni à Saint-Charles. Il y avait loin de là à la majesté qu'affectaient les rois d'Angleterre et à la vénération dont on les entourait; mais Ferdinand paraissait si heureux de ces familiarités, il répondait si gaiement par des quolibets et des gros mots du calibre de ceux qui lui étaient lancés; il envoyait de si vigoureuses taloches à ceux qui lui tiraient la queue trop rudement, qu'en arrivant à la porte de l'hôtel de l'ambassade, Nelson ne voyait plus dans cet échange de familiarités que les transports d'enfants fanatiques de leur père et les faiblesses d'un père trop indulgent pour ses enfants.