Là, de nouveaux éblouissements attendaient son orgueil.
La porte de l'ambassade était transformée en un immense arc de triomphe, surmonté des nouvelles armes que le roi d'Angleterre venait d'accorder au vainqueur d'Aboukir, avec le titre de baron du Nil et la dignité de lord. Aux deux côtés de cette porte étaient plantés deux mâts dorés pareils à ceux que l'on dresse, les jours de fête, sur la piazzetta de Venise, et à l'extrémité de ces mâts flottaient de longues flammes rouges avec les deux mots Horace Nelson, en lettres d'or, déroulés par la brise de la mer et exposés à la reconnaissance du peuple.
L'escalier était une voûte de lauriers constellée des fleurs les plus rares, formant le chiffre de Nelson, c'est-à-dire une H et une N. Les boutons de la livrée des valets, le service de porcelaine, tout, jusqu'aux nappes de l'immense table de quatre-vingts couverts dressée dans la galerie de tableaux; tout, jusqu'aux serviettes des convives, était marqué de ces deux initiales, entourées d'un cercle de lauriers; une musique, assez douce pour permettre la conversation, se faisait entendre, mêlée à des arômes impalpables; l'immense palais, pareil à la demeure enchantée d'Armide, était plein de parfums flottants et de mélodies invisibles.
On n'attendit pour se mettre à table que la présence des deux officiants, l'archevêque Capece Zurlo et le cardinal Fabrizio Ruffo.
A peine furent-ils arrivés, que, selon les règles des étiquettes royales, qui veulent que, partout où les rois sont, les rois soient chez eux, on annonça que Leurs Majestés étaient servies.
Nelson fut placé en face du roi, entre la reine Marie-Caroline et lady Hamilton.
Comme cet Apicius qui, lui aussi, habitait Naples, à qui Tibère renvoyait de Caprée les turbots trop gros et trop chers pour lui, et qui se tua lorsqu'il ne lui resta plus que quelques millions, sous prétexte que ce n'était plus la peine de vivre quand on était ruiné, sir William Hamilton, mettant la science aux ordres de la gastronomie, avait levé une contribution sur les productions du monde entier.
Des milliers de bougies se reflétant dans les glaces, dans les candélabres, dans les cristaux, jetaient à travers cette galerie magique une lumière plus éblouissante que n'avait jamais fait le soleil aux heures les plus ardentes de la journée et dans les jours les plus limpides et les plus transparents de l'été.
Cette lumière, en rampant sur les broderies d'or et d'argent et en rejaillissant en feux de mille couleurs des plaques, des ordres, des croix en diamants qui chamarraient leur poitrine, semblait envelopper les illustres convives dans cette auréole qui, aux yeux des peuples esclaves, fait des rois, des reines, des princes, des courtisans, des grands de la terre enfin, une race de demi-dieux et de créatures supérieures et privilégiées.
A chaque service, un toast était porté, et le roi Ferdinand lui-même avait donné l'exemple en portant le premier toast au règne glorieux, à la prospérité sans nuages et à la longue vie de son bien-aimé cousin et auguste allié George III, roi d'Angleterre.