Cependant les deux corps républicains avançaient rapidement, cavalerie en tête, l'infanterie marchant au pas de course, sans que rien annonçât leur approche aux Napolitains, sur lesquels il était évident qu'ils allaient tomber à l'improviste.
Tout à coup, sur les deux flancs de l'armée royale, les trompettes républicaines sonnèrent la charge, et, pareils à deux avalanches renversant tout ce qui se trouve sur leur passage, les deux corps de cavalerie se ruèrent sur cette masse compacte, dans laquelle ils entrèrent en frayant un chemin à l'infanterie, tandis qu'autour d'elle, trois pièces d'artillerie légère manoeuvraient comme des tonnerres volants.
Ce qu'avait prévu Championnet arriva: les Napolitains, ne sachant d'où venaient ces nouveaux adversaires qui semblaient tomber du ciel, commencèrent à se débander; Macdonald et Duhesme reconnurent, à l'oscillation de l'ennemi et à l'amollissement de ses coups, qu'il se passait dans l'armée du général Mack quelque chose d'extraordinaire et d'imprévu; que ce quelque chose était probablement ce qu'avait indiqué Championnet, et que le moment était venu d'exécuter ses instructions; en conséquence, Macdonald rompit ses carrés, Duhesme en fit autant, les autres chefs les imitèrent, les carrés s'allongèrent en colonnes et se soudèrent les uns aux autres comme les tronçons de trois immenses serpents, le terrible pas de charge retentit, les baïonnettes menaçantes s'abaissèrent, les cris de «Vive la République!» se firent entendre, et, devant l'élan irrésistible de la furia francese, les Napolitains s'écartèrent.
—Allons, amis, cria Championnet aux cinq ou six cents hommes gardés par lui comme réserve, qu'il ne soit pas dit que nos frères aient vaincu sous nos yeux et que nous n'avons pas pris part à la victoire. En avant!
Et, entraînant ses hommes dans l'horrible mêlée, lui aussi vint faire sa brèche dans la muraille vivante.
Au milieu de cet immense désordre, où Dieu, qui semblait avoir conduit les différents corps français par la main, eût pu seul se reconnaître, un grand malheur faillit arriver. Après avoir culbuté chacun de son côté les Napolitains, après les avoir écartés comme le coin écarte le chêne, le corps de Kellermann et celui qui venait de Riéti, c'est-à-dire les dragons de Kellermann et les Polonais de Kniasewitch, se rencontrèrent et se prirent pour deux corps ennemis: les dragons pointèrent leurs sabres, les Polonais abaissèrent leurs lances, quand tout à coup deux jeunes gens se précipitèrent dans l'espace libre en criant de chaque côté: «Vive la République!» et en se précipitant dans les bras l'un de l'autre. Ces deux jeunes gens, c'était, du côté de Kellermann, Hector Caraffa, qui, on se le rappelle, était allé demander ce renfort à Joubert; c'était, du côté de Kniasewitch et de Pignatelli, Salvato Palmieri, qui, en venant de Naples pour rejoindre son général, était tombé au milieu des Polonais et de la légion romaine; tous deux, las d'un long repos, guidés par leur courage et par leur haine, avaient pris la tête de colonne, et, les premiers à la charge, frappant d'une égale ardeur, pareils à des faucheurs qui, partis chacun de l'extrémité opposée d'un champ de blé, se rencontrent au milieu de ce champ, ils s'étaient rencontrés au centre de l'armée napolitaine et s'étaient reconnus assez à temps pour que Français et Polonais ne tirassent point les uns sur les autres.
Si l'on a pris, par l'exposition que nous en avons faite, une idée exacte du caractère des deux jeunes gens, on doit comprendre quelle joie pure et profonde ils éprouvèrent, après deux mois de séparation, à se presser dans les bras l'un de l'autre, au milieu de ce cri magique poussé par dix mille voix: «Victoire! victoire!»
Et, en effet, la victoire était complète, les trois colonnes de Duhesme et de Macdonald avaient, comme celles de Kellermann et de Kniasewitch, pénétré jusqu'au coeur de l'armée napolitaine en marchant sur le corps de tout ce qui avait voulu lui résister.
Championnet arriva pour achever la déroute; elle fut terrible, insensée, inouïe. Trente mille Napolitains, vaincus, dispersés, fuyant dans toutes les directions, se débattaient au milieu de douze mille Français vainqueurs, combinant tous leurs mouvements avec un implacable sang-froid pour anéantir d'un seul coup un ennemi trois fois plus nombreux qu'eux.
Au milieu de cette effroyable débâcle, au milieu des morts, des mourants, des blessés, des canons abandonnés, des fourgons entr'ouverts, des armes jonchant le sol, des prisonniers se rendant par mille, les chefs se rejoignirent; Championnet pressa dans ses bras Salvato Palmieri et Hector Caraffa, et les fit tous deux chefs de brigade sur le champ de bataille, leur laissant, ainsi qu'à Macdonald et à Duhesme, tous les honneurs d'une victoire qu'il avait dirigée, serra les mains de Kellermann, de Kniasewitch, de Pignatelli, leur dit que par eux Rome était sauvée, mais que ce n'était point assez de sauver Rome, qu'il fallait conquérir Naples; qu'en conséquence, on ne devrait donner aucun relâche aux Napolitains, mais au contraire les poursuivre à outrance et couper, s'il était possible, les défilés des Abruzzes au roi de Naples et à son armée.