En conséquence du plan qu'il venait d'exposer à ses lieutenants, Championnet ordonna aux corps les moins fatigués de se remettre en marche et de poursuivre ou même de devancer l'ennemi; Salvato Palmieri et Ettore Caraffa s'offrirent pour servir de guides aux corps qui, par Civita-Ducale, Tagliacozzo et Sora, devaient faire invasion dans le royaume des Deux-Siciles, Championnet accepta. Maurice Mathieu et Duhesme furent chargés de commander les deux avant-gardes, qui devaient s'avancer, l'une par Albano et Terracine, l'autre par Tagliacozzo et Sora; ils auraient sous leurs ordres Kniasewitch et Pignatelli, Lemaire, Rusca et Casabianca, que l'on avertirait de quitter leurs positions, tandis que Championnet et Kellermann rallieraient les différents corps épars, prendraient en passant Lahure à Regnano, rentreraient à Rome, y rétabliraient le gouvernement républicain; après quoi, l'armée française, marchant le plus rapidement possible sur les pas de son avant-garde, se dirigerait immédiatement sur Naples.
Ce conseil tenu à cheval, en plein air, les pieds dans le sang, on s'occupa de recueillir les trophées de la victoire.
Trois mille morts étaient couchés sur le champ de bataille; autant de blessés, cinq mille prisonniers étaient désarmés et conduits à Civita-Castellana; huit mille fusils étaient jetés sur le sol; trente canons et soixante caissons, abandonnés de leurs artilleurs et de leurs chevaux, justifiaient la prédiction de Championnet, qui avait dit qu'avec deux millions de cartouches, dix mille Français ne manquaient jamais de canons. Enfin, au milieu de tous les bagages, de tous les effets de campement tombés au pouvoir de l'armée républicaine, on amenait au générai Championnet deux fourgons pleins d'or.
C'était le trésor de l'armée royale, montant à sept millions.
Une partie de la traite tirée par sir William sur la banque d'Angleterre, endossée par Nelson, escomptée par les Backer, allait servir à remettre au courant la solde de l'armée française.
Chaque soldat reçut cent francs. Un million deux cent mille francs y passèrent. La part des morts fut faite et distribuée aux survivants. Chaque caporal eut cent vingt francs; chaque sergent, cent cinquante; chaque sous-lieutenant, quatre cents; chaque lieutenant, six cents; chaque capitaine, mille; chaque colonel, quinze cents; chaque chef de brigade, deux mille cinq cents; chaque général, quatre mille.
La distribution fut faite le même soir, aux flambeaux, par le payeur de l'armée, qui, depuis l'entrée en campagne de 1792, ne s'était jamais trouvé si riche. Elle eut lieu sur le champ de bataille même.
On résolut de réserver quinze cent mille francs pour acheter aux soldats des habits et des souliers, et l'on envoya le reste, c'est-à-dire près de quatre millions, en France.
Dans sa lettre au Directoire, lettre dans laquelle il lui annonçait sa victoire et le nom de tous ceux qui s'étaient distingués, Championnet rendait compte des trois millions cinq ou six cent mille francs qu'il avait distribués ou dont il avait décidé l'emploi; puis il demandait que MM. les directeurs voulussent bien l'autoriser à prendre pour lui cette même somme de quatre mille francs qu'il avait fait distribuer aux autres généraux, mais dont il n'avait pas pris la liberté de faire l'application à lui-même.
La nuit fut une nuit de fête; les blessés étouffaient leurs gémissements pour ne pas attrister leurs compagnons d'armes; les morts furent oubliés. N'était-ce point assez pour eux d'être morts en un jour de victoire!