Mammone appliqua ses lèvres au cou de l'aide de camp, comme il les avait appliquées à la poitrine du duc Filomarino, et se gorgea voluptueusement de cette chair coulante qu'on appelle le sang.
Puis, lorsque sa soif fut éteinte, tandis que le prisonnier palpitait encore, il coupa les liens qui l'attachaient à l'arbre et demanda une scie.
La scie lui fut apportée.
Alors, pour boire désormais le sang dans un verre assorti à la boisson, il lui scia le crâne au-dessus des sourcils et du cervelet, en vida le cerveau, lava cette terrible coupe avec le sang qui coulait encore de la blessure, réunit et noua au sommet de la tête les cheveux avec une corde, afin de pouvoir prendre le vase humain comme par un pied et fit couper par morceaux et jeter aux chiens le reste du corps.
Puis, comme ses espions lui annonçaient qu'un petit détachement de républicains, d'une trentaine ou d'une quarantaine d'hommes, s'avançait par la route de Tagliacozza, il ordonna de cacher les armes, de cueillir des fleurs et des branches d'olivier, de mettre les fleurs aux mains des femmes, les branches d'olivier aux mains des hommes et des garçons, et d'aller au-devant du détachement, en invitant l'officier qui les commandait à venir avec ses hommes prendre leur part de la fête que le village de Capistrello, composé de patriotes, leur donnait en signe de joie de leur bonne venue.
Les messagers partirent en chantant. Toutes les maisons du village s'ouvrirent; une grande table fut dressée sur la place de la Mairie: on y apporta du vin, du pain, des viandes, des jambons, du fromage.
Une autre fut dressée pour les officiers dans la salle de la mairie, dont les fenêtres donnaient sur la place.
A une lieue de la ville, les messagers avaient rencontré le petit détachement commandé par le capitaine Tremeau[3]. Un guide interprète, traître, comme toujours, qui conduisait le détachement, expliqua au capitaine républicain ce que désiraient ces hommes, ces enfants et ces femmes qui venaient au-devant de lui, des fleurs et des branches d'olivier à la main. Plein de courage et de loyauté, le capitaine n'eut pas même l'idée d'une trahison. Il embrassa les jolies filles qui lui présentaient des fleurs; il ordonna à la vivandière de vider son baril d'eau-de-vie: on but a la santé du général Championnet, à la propagation de la république française, et l'on s'achemina bras dessus, bras dessous, vers le village, en chantant la Marseillaise.
Note 3: [(retour) ]
On trouvera bon que, dans la partie historique, nous citions les noms réels, comme nous avons fait pour le colonel Gourdel, pour l'aide de camp Claie, et comme nous le faisons en ce moment pour le capitaine Tremeau. Ces noms prouvent que nous n'inventons rien, et ne faisons pas de l'horreur à plaisir.
Gaetano Mammone, avec tout le reste de la population, attendait le détachement français à la porte du village: une immense acclamation l'accueillit. On fraternisa de nouveau, et, au milieu des cris de joie, on s'achemina vers la mairie.