—Sire, sire, dit la reine en s'approchant du roi, nous perdons un temps précieux, et pour des misères!
—Peste, madame! s'écria le roi, vous appelez cela des misères? Consultez le budget de la marine depuis dix ans, et vous verrez qu'il monte à plus de cent soixante millions.
—Sire, voilà onze heures qui sonnent, dit la reine, et milord Nelson nous attend.
—Vous avez raison, dit le roi, et milord Nelson n'est pas fait pour attendre, même un roi, même une reine. Vous suivrez les ordres de milord Nelson, monsieur le comte, vous brûlerez ma flotte. Ce que l'Angleterre n'ose pas prendre, elle le brûle. Ah! mon pauvre Caracciolo, que tu avais bien raison, et que j'ai eu tort, moi, de ne pas suivre tes conseils! Allons, messieurs, allons, mesdames, ne faisons point attendre milord Nelson.
Et le roi, prenant le bougeoir des mains d'Acton, marcha le premier; tout le monde le suivit.
Non-seulement la flotte napolitaine était condamnée, mais encore le roi venait de signer son exécution.
Nous avons, depuis ce 21 décembre 1798, vu tant de fuites royales, que ce n'est presque plus la peine aujourd'hui de les décrire. Louis XVIII quittant les Tuileries, le 20 mars,—Charles X fuyant, le 29 juillet,—Louis-Philippe s'esquivant, le 24 février, —nous ont montré une triple variété de ces départs forcés. Et, de nos jours, à Naples, nous avons vu le petit-fils sortir par le même corridor, descendre le même escalier que l'aïeul et quitter pour le sol amer de l'exil la terre bien-aimée de la patrie. Seulement, l'aïeul devait revenir, et, selon toute probabilité, le petit-fils est proscrit à tout jamais.
Mais, à cette époque, c'était Ferdinand qui ouvrait la voie à ces départs nocturnes et furtifs. Aussi marchait-il silencieux, l'oreille tendue, le coeur palpitant. Arrivé au milieu de l'escalier, en face d'une fenêtre donnant sur la descente du Géant, il crut entendre du bruit sur cette descente, qui conduit, par une pente rapide, de la place du Palais à la rue Chiatamone. Il s'arrêta et, le même bruit parvenant une seconde fois à son oreille, il souffla sa bougie, et tout le monde se trouva dans l'obscurité.
Il fallut alors descendre à tâtons et pas à pas l'escalier étroit et difficile dans lequel on était engagé. L'escalier, sans rampe, était roide et dangereux. Cependant, l'on arriva à la dernière marche sans accident, et l'on sentit une franche et humide bouffée de l'air extérieur.
On était à quelques pas de l'embarcadère.