—Moi, je n'en connais qu'une au monde, dit lady Hamilton, ce serait d'être séparée de vous.
—Vous voyez bien que vous avez deviné, Emma.
—Nous séparer! s'écria la jeune femme avec une expression de terreur admirablement jouée; et qui pourrait nous séparer maintenant?
—Oh! mon Dieu! les ordres de l'Amirauté, un caprice de M. Pitt; ne peut-on pas m'envoyer prendre la Martinique et la Trinité, comme on m'a envoyé à Calvi, à Ténériffe, à Aboukir? A Calvi, j'ai laissé un oeil; à Ténériffe, un bras; à Aboukir, la peau de mon front. Si l'on m'envoie à la Martinique ou à la Trinité, je demande à y laisser la tête et que tout soit fini.
—Mais, si vous receviez un ordre comme celui-là, vous n'obéiriez pas, je l'espère?
—Comment ferais-je, chère Emma?
—Vous obéiriez à l'ordre de me quitter?
—Emma! Emma! ne voyez-vous pas que vous vous mettez entre mon devoir et mon amour... C'est faire de moi un traître ou un désespéré.
—Eh bien, répliqua Emma, j'admets que vous ne puissiez pas dire à Sa Majesté George III: «Sire, je ne veux pas quitter Naples, parce que j'aime comme un fou la femme de votre ambassadeur, qui, de son côté, m'aime à en perdre la tête;» mais vous pouvez bien lui dire: «Mon roi, je ne veux pas quitter une reine dont je suis le seul soutien, le seul appui, le seul défenseur; vous vous devez protection entre têtes couronnées et vous répondez les uns des autres à Dieu qui vous a faits ses élus;» et si vous ne lui dites point cela parce qu'un sujet ne parle pas ainsi à son roi, sir William, qui a sur un frère de lait des droits que vous n'avez pas, sir William peut le lui dire.
—Nelson, dit la reine, peut-être suis-je bien égoïste, mais, si vous ne nous protégez pas, nous sommes perdus, et, lorsqu'on vous présente la question sous ce jour, d'un trône à maintenir, d'un royaume à protéger, ne trouvez-vous pas qu'elle s'agrandit au point qu'un homme de coeur comme vous risque quelque chose pour nous sauver?