—Vous avez raison, madame, répondit Nelson, je ne voyais que mon amour; ce n'est pas étonnant: cet amour, c'est l'étoile polaire de mon coeur. Votre Majesté me rend bien heureux en me montrant un dévouement où je ne voyais qu'une passion. Cette nuit même, j'écrirai à mon ami lord Saint-Vincent, ou plutôt j'achèverai la lettre déjà commencée pour lui. Je le prierai, je le supplierai de me laisser, mieux encore, de m'attacher à votre service; il comprendra cela, il écrira à l'amirauté.
—Et, dit Emma, sir William, de son côté, écrira directement au roi et à M. Pitt.
—Comprenez-vous, Nelson, continua la reine, combien nous avons besoin de vous et quels immenses services vous pouvez nous rendre! Nous allons être, selon toute probabilité, forcés de quitter Naples, de nous exiler.
—Croyez-vous donc les choses si désespérées, madame?
La reine secoua la tête avec un triste sourire.
—Il me semble, continua Nelson, que, si le roi voulait...
—Ce serait un malheur qu'il voulût, Nelson, un malheur pour moi, je m'entends. Les Napolitains me détestent; c'est une race jalouse de tout talent, de toute beauté, de tout courage; toujours courbés sous le joug allemand, français ou espagnol, ils appellent étrangers et haïssent et calomnient tout ce qui n'est pas Napolitain; ils haïssent Acton parce qu'il est né en France; ils haïssent Emma parce qu'elle est née en Angleterre; ils me haïssent, moi, parce que je suis née en Autriche. Supposez que, par un effort de courage dont le roi n'est point capable, on rallie les débris de l'armée et que l'on arrête les Français dans le défilé des Abruzzes, les jacobins de Naples laissés à eux-mêmes profitent de l'absence des troupes et se soulèvent, et alors les horreurs de la France en 1792 et 1793 se renouvellent ici. Qui vous dit qu'ils ne nous traiteront pas, moi, comme Marie-Antoinette, et, Emma, comme la princesse de Lamballe? Le roi s'en tirera toujours, grâce à ses lazzaroni qui l'adorent; il a pour lui l'égide de la nationalité; mais Acton, mais Emma, mais moi, cher Nelson, nous sommes perdus. Maintenant, n'est-ce point un grand rôle que celui qui vous est réservé par la Providence, si vous arrivez à faire pour moi ce que Mirabeau, ce que M. de Bouille, ce que le roi de Suède, ce que Barnave, ce que M. de la Fayette, ce que mes deux frères, enfin, deux empereurs n'ont pu faire pour la reine de France?
—Ce serait une gloire trop grande, et à laquelle je n'aspire pas, madame, dit Nelson, une gloire éternelle.
—Puis n'avez-vous point à faire valoir ceci, Nelson, que c'est par notre dévouement à l'Angleterre que nous sommes compromis? Si, fidèle aux traités avec la République, le gouvernement des Deux-Siciles ne vous avait point permis de prendre de l'eau, des vivres, de réparer vos avaries à Syracuse, vous étiez forcé d'aller vous ravitailler à Gibraltar et vous ne trouviez plus la flotte française à Aboukir.
—C'est vrai, madame, et c'était moi qui étais perdu alors; un procès infamant m'était réservé à la place d'un triomphe. Comment dire: «J'avais les yeux fixés sur Naples,» quand mon devoir était de regarder du côté de Tunis?