--Que je demande une mission qui m'éloigne du royaume, c'est-à-dire qui me sépare de toi! répondit Salvato. Quel besoin as-tu donc de me voir loin de toi?
--Écoute, mon Salvato, ne te quitter jamais, t'avoir sans cesse sous les yeux, demeurer éternellement à tes côtés comme j'y suis maintenant, ce serait le voeu de mon coeur, le bonheur de ma vie; mais, que veux-tu! il y a des choses mystérieuses et absolues auxquelles il faut obéir. Crois-moi quand je te dis: nous sommes menacés d'un grand malheur, épargne-nous ce malheur en t'éloignant.
--Ce malheur qui nous menace, car il me semble, ma bien-aimée Luisa, que tu parles pour moi et pour toi?...
--Pour moi et pour toi, Salvato, plus pour moi encore que pour toi.
--Ce malheur qui nous menace, reprit Salvato, vient-il de la Sicile? Le chevalier San-Felice a-t-il des soupçons et rentre-t-il à Naples?
--Le chevalier n'a pas de soupçons et ne rentre point à Naples. Si le chevalier avait des soupçons et me disait le premier mot de ces soupçons, je me jetterais à ses pieds et je lui dirais: «Pardonne-moi, mon père! un amour irrésistible, une indomptable fatalité m'a entraînée vers lui. Je l'aime plus que ma vie, puisque je l'aime plus que mon devoir. Ce malheur que, dans ta sagesse infinie, tu avais prévu, au lit de mort de mon père, ce malheur est arrivé. Pardonne-moi, pardonne-nous!» Et il nous pardonnerait. Non: la menace est plus terrible et ne vient point de là.
--D'où vient-elle donc, alors? Dis-le; et, au lieu de fuir devant elle comme un enfant, on y fera face comme un homme et comme un soldat.
--Tu ne peux point y faire face, tu ne peux pas la combattre; là est le malheur; tu peux l'éviter, voilà tout, et en faisant aveuglément ce que je te dis.
--Chère Luisa, permets à ma raison de se révolter contre mon amour lui-même. Je ne fuirais pas un danger que je connaîtrais, à plus forte raison un danger inconnu.
--Ah! voilà justement ce que je craignais. Le démon de l'orgueil est là qui te dit: «Résiste!» Cependant, si j'avais la prescience d'un tremblement de terre qui dût t'engloutir, d'un orage dont la foudre pût te frapper, est-ce que, quand je te dirais: «Dérobe-toi au tremblement de terre, évite la foudre,» je te conseillerais quelque chose contre ton devoir ou contre ton honneur?