L'arrière-garde de notre armée victorieuse, qui devenait l'avant-garde de notre armée battue, était principalement formée de fournisseurs, de commissaires civils et d'autres agents financiers qui, chassés par les Autrichiens et les Russes, regagnaient, pareils à des oiseaux de rapine, la France à tire-d'aile, pour mettre leur butin à l'abri derrière ses frontières.
C'était la vengeance de Championnet. Par malheur, cette vengeance, c'était la honte de la France. Tous ces malheureux fuyaient parce que la France était vaincue. Puis, à ce sentiment moral, si douloureux déjà, se joignait le spectacle matériel, plus douloureux encore, de malheureux soldats qui, les pieds nus, les vêtements déchirés, escortaient leurs propres dépouilles.
Championnet revoyait fugitifs ces malheureux soldats qu'il avait conduits à la victoire; il revoyait nus ceux qu'il avait habillés, mourants de faim ceux qu'il avait nourris, orphelins ceux dont il avait été le père…
C'étaient les vétérans de son armée de Sambre-et-Meuse!
Aussi, lorsqu'ils surent que celui qui avait été leur chef était là prisonnier, ils voulurent enfoncer les portes de sa prison et le remettre à leur tête pour marcher de nouveau contre l'ennemi. C'est que cette armée, armée toute révolutionnaire, était douée d'un intelligence que n'ont point les armées du despotisme, et que cette intelligence lui disait que, si l'ennemi était vainqueur, il devait cette victoire bien plus à l'impéritie de nos généraux qu'au courage et au mérite des siens.
Championnet refusa de commander comme chef, mais prit un fusil pour combattre comme volontaire.
Par bonheur, son défenseur l'en empêcha.
—Que pensera votre ami Joubert, lorsqu'il saura ce que vous aurez fait, lui dit-il, lui qui a donné sa démission, parce que l'on vous avait enlevé votre épée! Si vous vous faites tuer sans jugement, on dira que vous vous êtes fait tuer, parce que vous étiez coupable.
Championnet se rendit à ce raisonnement.
Quelques jours après la retraite de l'armée française, sur le point d'abandonner Turin, on força le général Moreau, qui avait succédé à Scherer dans le commandement de l'armée d'Italie, d'envoyer Championnet à Grenoble.