—Vous avez trouvé des traîtres pour nous dénoncer; trouvez-en pour dénoncer les autres. Quant à nous, nous avons fait le sacrifice de notre vie.

—Nous l'avons fait, répéta le vieillard.

—Alors, dit le président, il ne nous reste plus qu'à rendre le jugement.

—Pardon, répondit Mario Pagano, il vous reste à m'entendre.

André se retourna avec étonnement vers l'illustre jurisconsulte.

—Et comment défendriez-vous un homme qui ne veut pas être défendu et qui réclame comme un salaire la peine qu'il a méritée? demanda le président.

—Ce n'est pas le coupable que je défendrai, répondit Mario Pagano, c'est la peine que j'attaquerai.

Et, à l'instant même, avec une merveilleuse éloquence, il établit la différence qui doit exister entre le code d'un roi absolu et la législation d'un peuple libre. Il donna, comme dernières raisons des tyrans, le canon et l'échafaud; il donna, comme suprême but des peuples, la persuasion; il montra les esclaves de la force en hostilité éternelle contre leurs maîtres; il montra ceux du raisonnement, d'ennemis qu'ils étaient, se faisant apôtres. Il invoqua tour à tour Filangieri et Beccaria, ces deux lumières qui venaient de s'éteindre et qui avaient appliqué la toute-puissance de leur génie à combattre la peine de mort, peine inutile et barbare selon eux. Il rappela Robespierre, nourri de la lecture des deux jurisconsultes italiens, disciple du philosophe de Genève, demandant à l'Assemblée législative l'abolition de la peine de mort. Il en appela au cœur des juges pour leur demander, au cas où la motion de Robespierre eût passé, si la révolution française eût été moins grande pour avoir été moins sanglante et si Robespierre n'eût pas laissé une plus éclatante mémoire comme destructeur que comme applicateur de la peine de mort. Il déroula les quatre mois d'existence de la république parthénopéenne et la montra pure de sang versé, tandis qu'au contraire la réaction s'avançait contre elle par une route encombrée de cadavres. Était-ce la peine d'attendre la dernière heure de la liberté pour déshonorer son autel par un holocauste humain? Enfin, tout ce qu'une parole puissante et érudite peut puiser d'inspiration dans un noble cœur et d'exemples dans l'histoire du monde entier, Pagano le donna, et, terminant sa péroraison par un élan fraternel, il ouvrit les bras à André en le priant de lui donner le baiser de paix.

André pressa Pagano sur son cœur.

—Monsieur, lui dit-il, vous m'auriez mal compris si vous avez pu croire un instant que, mon père et moi, nous avons conspiré contre des individus: non, nous avons conspiré pour un principe. Nous croyons que la royauté seule peut faire la félicité des peuples; vous croyez, vous, que leur bonheur est dans la république: assises un jour à côté l'une de l'autre, nos deux âmes regarderont de là-haut juger ce grand procès, et, alors, j'espère que nous aurons oublié nous-mêmes que je suis israélite et vous chrétien, vous républicain et moi royaliste.