LXII
UN DERNIER AVERTISSEMENT

Pendant la nuit qui suivit la réintégration des deux Backer à leur prison, dans une des chambres du palais d'Angri, où, il continuait de demeurer, Salvato, assis à une table, le front appuyé dans sa main gauche, écrivait de cette écriture ferme et lisible qui était l'emblème de son caractère, la lettre suivante:

Au frère Joseph, couvent du Mont-Cassin.

«12 juin 1799.

»Mon père bien-aimé,

»Le jour de la lutte suprême est venu. J'ai obtenu du général Macdonald de rester à Naples, attendu qu'il m'a semblé que mon premier devoir, comme Napolitain, était de défendre mon pays. Je ferai tout ce que je pourrai pour le sauver; si je ne puis le sauver, je ferai tout ce que je pourrai pour mourir. Et, si je meurs, deux noms bien-aimés flotteront sur ma bouche à mon dernier soupir et serviront d'ailes à mon âme pour monter au ciel: le vôtre et celui de Luisa.

»Quoique je connaisse votre profond amour pour moi, je ne vous demande rien pour moi, mon père;—mon devoir m'est tracé, je vous l'ai dit, je l'accomplirai;—mais, si je meurs, ô père bien-aimé! je la laisse seule, et, cause innocente de la mort de deux hommes condamnés hier à être fusillés, qui sait si la vengeance du roi ne la poursuivra pas, tout innocente qu'elle est!

»Si nous sommes vainqueurs, elle n'a point à craindre cette vengeance, et cette lettre n'est qu'un témoignage de plus du grand amour que j'ai pour vous et de l'éternel espoir que j'ai en vous.

»Si nous sommes vaincus, au contraire, si je suis hors d'état de lui porter secours, c'est vous, mon père, qui me remplacerez.

»Alors, mon père, vous quitterez les hauteurs sublimes de votre montagne sainte, et vous redescendrez dans la vie. Vous vous êtes imposé cette mission de disputer l'homme à la mort; vous ne vous écarterez pas de votre but en sauvant cet ange dont je vous ai dit le nom et raconté les vertus.

»Comme, à Naples, l'argent est le plus sûr auxiliaire que l'on puisse avoir, j'ai, dans un voyage à Molise, réuni cinquante mille ducats, dont quelques centaines ont été dépensées par moi, mais dont la presque totalité est enfouie dans une caisse de fer au Pausilippe près des ruines du tombeau de Virgile, au pied de son laurier éternel: vous les trouverez là.

»Nous sommes entourés, je ne dirai pas seulement d'ennemis, ce qui ne serait rien, mais de trahisons, ce qui est horrible. Le peuple est tellement aveuglé, ignorant, abruti par ses moines et ses superstitions, qu'il tient pour ses plus grands ennemis ceux qui veulent le faire libre, et qu'il voue une espèce de culte à quiconque ajoute une chaîne aux chaînes qu'il porte déjà.

»O mon père, mon père, celui qui, comme nous, se consacre au salut des corps, acquiert un grand mérite devant Dieu; mais bien plus grand, croyez-moi, sera le mérite de celui qui se vouera à l'éducation de ces esprits, à l'illumination de ces âmes.

»Adieu, mon père; le Seigneur tient en ses mains la vie des nations; vous tenez dans vos mains plus que ma vie: vous tenez mon âme.

»Tous les respects du cœur.

»Votre Salvato.

»P.-S.—Inutile et même dangereux que vous me répondiez, au milieu de tout ce qui se passe ici. Votre messager peut être arrêté et votre réponse lue. Vous remettrez au porteur trois grains de votre chapelet; ils représenteront pour moi cette foi qui me manque, cette espérance que j'ai en vous, cette charité qui déborde de votre cœur.»

Cette lettre achevée, Salvato se retourna et appela Michele.

La porte s'ouvrit aussitôt et Michele parut.

—As-tu trouvé l'homme qu'il nous faut? demanda Salvato.

—Retrouvé, vous voulez dire, car c'est le même qui a fait trois voyages à Rome pour remettre au général Championnet les lettres du comité républicain et lui donner de vos nouvelles.

—Alors, c'est un patriote?

—Qui n'a qu'un regret, Excellence, dit le messager en paraissant à son tour, c'est que vous l'éloigniez de Naples au moment du danger.

—C'est toujours servir Naples, crois-moi, que d'aller où tu vas.