Enfin, restait un dernier corps, honoré du nom de troupes régulières, parce qu'il se composait, en effet, des restes de l'ancienne armée. Mais ce corps n'avait pu s'équiper faute d'argent et ne servait qu'à faire nombre. En somme, le cardinal s'avançait à la tête de vingt-cinq mille hommes, dont vingt mille parfaitement organisés.
Seulement, comme on ne pouvait pas exiger de pareils hommes une marche bien régulière, l'armée paraissait trois fois plus nombreuse qu'elle n'était, et semblait, par l'immense espace qu'elle occupait, une avant-garde de Xerxès.
Aux deux côtés de cette armée, et formant des espèces de barrières dans lesquelles elle était contenue, roulaient deux cents voitures chargées de tonneaux pleins des meilleurs vins de la Calabre, dont les propriétaires et les fermiers s'empressaient de faire don au cardinal. Autour de ces voitures se tenaient les employés chargés de tirer le vin et de le distribuer. Toutes les deux heures, un roulement de tambours annonçait une halte: les soldats se reposaient un quart d'heure et buvaient chacun un verre de vin. A neuf heures, à midi et à cinq heures, les repas avaient lieu.
On bivaquait ordinairement auprès de quelques-unes de ces belles fontaines si communes dans les Calabres et dont l'une, celle de Blandusie, a été immortalisée par Horace.
L'armée sanfédiste, qui voyageait, comme on le voit, avec toutes les commodités de la vie, voyageait, en outre, avec quelques-uns de ses divertissements.
Elle avait, par exemple, une musique, sinon bonne et savante, du moins bruyante et nombreuse. Elle se composait de cornemuses, de flûtes, de violons, de harpes, et de tous ces musiciens ambulants et sauvages qui, sous le nom de compagnari, ont l'habitude de venir à Naples pour la neuvaine de l'Immacolata et de la Natale. Ces musiciens, qui eussent pu former une armée à part, se comptaient par centaines, de telle façon que la marche du cardinal semblait non-seulement un triomphe, mais encore une fête. On dansait, on incendiait, on pillait. C'était une armée véritablement bien heureuse que celle de Son Éminence le cardinal Ruffo!
Ce fut ainsi qu'elle parvint, sans autre obstacle que la résistance de Cotrone, jusqu'à Matera, chef-lieu de la Basilicate, dans la journée du 8 mai.
L'armée sanfédiste venait à peine de déposer ses armes en faisceaux sur la grande place de Matera, que l'on entendit sonner une trompette, et que l'on vit s'avancer, par une des rues aboutissant à la place, un petit corps d'une centaine de cavaliers conduits par un chef portant l'uniforme de colonel et suivi d'une coulevrine du calibre trente-trois, d'une pièce de canon de campagne, d'un mortier à bombe et de deux caissons remplis de gargousses.
Cette artillerie avait cela de particulier qu'elle était servie par des frères capucins, et que celui qui la commandait marchait en tête, monté sur un âne qui paraissait aussi fier de ce poids que le fameux âne chargé de reliques, de la Fontaine.
Ce chef, c'était de Cesare, qui, obéissant aux ordres du cardinal, faisait sa jonction avec lui. Ces cent cavaliers, c'était tout ce qui lui était resté de son armée après la défaite de Casa-Massima. Ces douze artilleurs enfroqués et leur chef, monté sur cet âne si fier de le porter, c'étaient fra Pacifico et son âne Giacobino, qu'il avait retrouvé au Pizzo, non-seulement sain et sauf, mais gros et gras, et qu'il avait repris en passant.