«A bord du Culloden, en vue de Procida, 13 avril 1799.
»Le juge est arrivé. Je dois dire qu'il m'a fait l'impression de la plus venimeuse créature qui se puisse voir. Il a l'air d'avoir complétement perdu la raison. Il dit qu'une soixantaine de familles lui sont indiquées (par qui?), et qu'il lui faut absolument un évêque pour désacrer les prêtres, ou que, sinon, il ne pourra pas les faire exécuter. Je lui ai dit: «Pendez-les toujours, et, si vous ne les trouvez pas assez désacrés par la corde, nous verrons après.»
»Troubridge.»
Ceci demande une explication: nous la donnerons, si terrible qu'elle soit et quelque souvenir qu'elle éveille.
En effet, en Italie,—je ne sais s'il en est de même en France, et si Vergès, avant d'être exécuté, avait été dégradé,—en effet, en Italie, la personne du prêtre est sacrée, et le bourreau ne peut le toucher, quelque crime qu'il ait commis, que lorsqu'il a été dégradé par un évêque.
Or, on se le rappelle, Troubridge avait lâché toute sa meute, espions et sbires, il le dit lui-même, soixante Suisses et trois cents fidèles sujets contre un pauvre prêtre nommé Albavena. Il ajoutait: «Avant la fin de la journée, j'espère l'avoir mort ou vivant.» Sa bonne fortune avait été complète. Le commodore Troubridge avait eu Albavena vivant.
Il avait cru que, dès lors, la chose irait toute seule, qu'il n'aurait qu'à remettre le prêtre aux mains du bourreau qui le pendrait, et que tout serait dit.
La moitié du chemin vers la potence se fit comme l'avait prévu Troubridge; mais, au moment de pendre l'homme, il se trouva qu'il y avait un nœud à la corde.
Le bourreau qui, en sa qualité de chrétien, savait ce qu'ignorait le protestant Troubridge,—le bourreau déclara qu'il ne pouvait pas pendre un prêtre avant dégradation.
Pendant que cette petite discussion avait lieu, Troubridge, qui l'ignorait encore, écrivait à Nelson cette seconde lettre, en date du 18 avril:
«Cher ami,
»Il y a deux jours que le juge est venu me trouver, m'offrant de prononcer toutes les sentences nécessaires; seulement, il m'a laissé entendre que cette manière de procéder n'était peut être pas très-régulière. D'après ce qu'il m'a dit, j'ai cru comprendre que ses instructions lui enjoignaient de procéder le plus sommairement possible et sous ma direction. Oh! oh!
»Je lui ai dit que, quant à ce dernier point, il se trompait, attendu qu'il s'agissait de sujets italiens et non anglais[8].
[8] On verra que ce scrupule n'arrêta point Nelson, lorsqu'il s'agit de juger Caracciolo.