Aussi tout était-il en train de se passer à merveille, lorsque, le 6 mai, c'est-à-dire la veille du jour où Troubridge écrivait à lord Nelson la lettre que nous venons de lire, l'amiral comte de Saint-Vincent, qui croisait dans le détroit de Gibraltar, fut étonné, vers les cinq heures de l'après-midi, par un temps pluvieux et obscur, de voir passer l'escadre française de Brest, qui avait glissé entre les doigts de lord Keith. Le comte de Saint-Vincent compta vingt-quatre vaisseaux.
Il écrivit aussitôt à lord Nelson pour lui annoncer cette étrange nouvelle, sur laquelle il ne pouvait conserver aucun doute. Un de ses bâtiments, le Caméléon, étant venu le rejoindre après avoir escorté des navires de Terra-Nova, chargés de sel, de Lisbonne à Saint-Uval, se trouva, le 5 au matin, engagé au beau milieu de la flotte. Il eût même été pris, sans aucun doute, si un lougre n'eût hissé sa bannière tricolore et tiré sur lui, le capitaine Style, qui commandait le Caméléon, ne faisant aucune attention à cette flotte, qu'il prenait pour celle de lord Keith.
L'amiral comte de Saint-Vincent ne pouvait avoir aucune communication avec lord Keith à cause du vent d'ouest qui continuait de souffler: il n'en fit pas moins partir un bâtiment léger pour lui donner, s'il le rencontrait, l'ordre de le rejoindre immédiatement, et il nolisa à Gibraltar un petit bâtiment pour porter sa lettre à Palerme.
Son opinion était que l'escadre française irait directement à Malte, et, de là, selon toute probabilité, à Alexandrie. Aussi expédia-t-il immédiatement le Caméléon vers ces deux points, et ordonna-t-il au capitaine Style de se tenir sur ses gardes.
Le comte de Saint-Vincent ne se trompait point dans ses conjectures: la flotte que le Caméléon avait vue passer, et que l'amiral avait entrevue à travers la pluie et le brouillard, était, en effet, la flotte française, commandée par le célèbre Brueix, qu'il ne faut pas confondre avec Brueis, coupé en deux par un boulet à Aboukir.
Cette flotte avait ordre de tromper la surveillance de lord Keith, de quitter Brest, d'entrer dans la Méditerranée et de faire voile pour Toulon, où elle attendrait les ordres du Directoire.
Ces ordres étaient d'une grande importance. Le Directoire, épouvanté des progrès des Autrichiens et des Russes en Italie, progrès qui avaient fait, comme nous l'avons dit, rappeler Macdonald de Naples, redemandait Bonaparte à grands cris. La lettre que l'amiral Brueix devait recevoir à Toulon et qu'il était chargé de remettre au général en chef de l'armée d'Égypte, était conçue en ces termes:
Au général Bonaparte, commandant en chef l'armée d'Orient.
«Paris, le 26 mai 1799.
»Les efforts extraordinaires, citoyen général, que l'Autriche et la Russie ont déployés, l'aspect sérieux et presque alarmant qu'a pris la guerre, exigent que la République concentre ses forces.
»Le Directoire a, en conséquence, donné l'ordre à l'amiral Brueix d'employer tous les moyens en son pouvoir pour se rendre maître de la Méditerranée, toucher en Égypte, y prendre l'armée française et la ramener en France.
»Il est chargé de se concerter avec vous sur les moyens à prendre pour l'embarquement et le transport. Vous jugerez, citoyen général, si vous pouvez, sans danger, laisser en Égypte une partie de nos forces, et le Directoire vous autorise, en ce cas, à laisser le commandement de cette fraction à celui de vos lieutenants que vous en jugerez le plus digne.
»Le Directoire vous verrait avec plaisir, de nouveau à la tête des armées de la République, que vous avez si glorieusement commandées jusqu'aujourd'hui.»
Cette lettre était signée de Treilhard, de la Révellière-Lepaux et de Barras.
L'amiral Brueix l'allait chercher à Toulon, lorsqu'il traversa le détroit de Gibraltar, et c'était là les derniers ordres du gouvernement qu'il devait y prendre.