Le comte de Saint-Vincent ne se trompait donc point en pensant et en écrivant à lord Nelson que la destination de la flotte française était probablement Malte et Alexandrie.

Mais Ferdinand, qui n'avait pas le coup d'œil stratégique de l'amiral anglais, quitta immédiatement son château de Ficuzza, où un messager vint lui apporter la copie de la lettre du comte de Saint-Vincent à lord Nelson, et il accourut tout effaré à Palerme, ne doutant pas que la France, préoccupée de lui surtout, n'envoyât cette flotte pour s'emparer de la Sicile.

Il appela près de lui son bon ami le marquis de Circillo, et, qu'elle que fût sa répugnance à écrire, il traça sur le papier la proclamation suivante, qui indique le trouble où l'avait jeté la terrible nouvelle.

Comme toujours, nous copions sur l'original cette pièce d'autant plus curieuse que, circonscrite à la Sicile, elle n'a jamais été connue des historiens français ni même napolitains.

La voici:

«Ferdinand, par la grâce de Dieu, roi des Deux-Siciles et de Jérusalem, infant d'Espagne, duc de Parme, Plaisance, Castro, grand prince héréditaire de Toscane,

»Mes fidèles et bien-aimés sujets,

»Nos ennemis, les ennemis de la sainte religion, et, en un mot, de tout gouvernement régulier, les Français, battus de tous côtés, tentent un dernier effort.

»Dix-neuf vaisseaux et quelques frégates, derniers restes de leur puissance maritime à l'agonie, sont sortis du port de Brest, et, profitant d'un coup de vent favorable, sont entrés dans la Méditerranée.

»Ils vont peut-être tenter de faire lever le blocus de Malte et se flattent probablement de pouvoir atteindre impunément l'Égypte avant que les formidables et toujours victorieuses escadres anglaises puissent les rejoindre; mais plus de trente vaisseaux britanniques sont à leur poursuite, et cela, sans compter l'escadre turque et russe, qui croise dans l'Adriatique. Tout promet que ces Français dévastateurs, une fois encore, porteront la peine de cette tentative, aussi téméraire que désespérée.

»Il pourrait arriver que, dans le passage sur les côtes de Sicile, ils tentassent contre nous quelque insulte momentanée, ou que, contraints par les Anglais et le vent, ils voulussent forcer l'entrée de quelque port ou la rade de quelque île. Prévoyant donc cette possibilité, je me tourne vers vous, mes chers, mes bien-aimés sujets, mes braves et religieux Siciliens. Voici une occasion de vous montrer ce que vous êtes. Soyez vigilants sur tous les points de la côte, et, à l'apparition de tout bâtiment ennemi, armez-vous, accourez sur les points menacés et empêchez toute insulte et tout débarquement qu'aurait l'audace de tenter ce cruel destructeur, cet insatiable ennemi, et cela, comme vous le faisiez du temps des invasions barbaresques. Pensez que, plus avides de rapine, cent fois plus inhumains, sont les Français. Les chefs militaires, la troupe de ligne et les milices avec leurs chefs accourront avec vous à la défense de notre territoire, et, s'ils osent débarquer, ils éprouveront, pour la seconde fois, le courage de la brave nation sicilienne. Montrez-vous donc dignes de vos ancêtres, et que les Français trouvent dans cette île leur tombeau.

»Si vos aïeux combattirent aussi bravement qu'ils le firent en faveur d'un roi éloigné, avec quel courage et quelle ardeur ne combattrez-vous pas, vous, pour défendre votre roi, que dis-je! votre père, qui, au milieu de vous et à votre tête, combattra le premier, pour défendre votre tendre mère et souveraine, sa famille, qui s'est confiée à votre fidélité, notre sainte religion, qui n'a d'appui que vous, nos autels, nos propriétés, vos pères, vos mères, vos épouses, vos fils! Jetez un regard sur mon malheureux royaume du continent; voyez quels excès les Français y commettent, et enflammez-vous d'un saint zèle; car la religion elle-même, tout ennemie du sang qu'elle est, vous ordonne de saisir vos armes et de repousser cet ennemi rapace et immonde qui, non content de dévaster une grande partie de l'Europe, a osé mettre la main sur la personne sacrée du vicaire même de Jésus-Christ et le traîne captif en France. Ne craignez rien: Dieu soutiendra vos bras et vous donnera la victoire. Il s'est déjà déclaré pour nous.

»Les Français sont battus par les Autrichiens et par les Russes en Italie, en Suisse, sur le Rhin et jusque par nos fidèles paysans des Abruzzes, de la Pouille et de la Terre de Labour.

»Qui ne les craint pas les bat, et leurs victoires passées ne sont l'effet que de la trahison et de la lâcheté. Courage donc, ô mes braves Siciliens! Je suis à votre tête, vous combattrez sous mes yeux et je récompenserai les braves; et nous aussi alors, nous pourrons nous vanter d'avoir contribué à détruire l'ennemi de Dieu, du trône et de la société.

»Ferdinand B.

»Palerme, 15 mai 1799.»

C'étaient ces événements qui avaient amené la levée du blocus de Naples, et, sauf trois, la disparition des bâtiments anglais. Le post-scriptum d'une lettre de Caroline au cardinal Ruffo, en date du 17 mai 1799, annonce que dix de ces bâtiments sont déjà en vue de Palerme:

«17 mai après dîner.

»P.-S.—L'avis nous est arrivé que Naples et Capoue sont évacués par l'armée française et que cinq cents Français seulement sont demeurés au château Saint-Elme. Je n'en crois rien: nos ennemis ont trop de cervelle pour laisser ainsi cinq cents hommes perdus au milieu de nous. Qu'ils aient évacué Capoue et Gaete, je le crois; qu'ils prennent quelque bonne position, je le crois encore. Quant au château de l'Œuf, on assure qu'il est gardé par trois cents étudiants calabrais. En somme, voilà de bonnes nouvelles, surtout si l'on ajoute que dix vaisseaux anglais sont déjà en vue de Palerme et qu'on espère qu'ils seront tous réunis cette nuit ou demain matin. Voilà donc le plus fort du danger passé, et je voudrais donner des ailes à ma lettre pour qu'elle portât plus rapidement ces bonnes nouvelles à Votre Éminence, et l'assure de nouveau de la constante estime et de la reconnaissance éternelle avec laquelle je suis pour toujours votre véritable amie.

»Caroline.»

Peut-être le lecteur, croyant que j'oublie les deux héros de notre histoire, me demandera-t-il ce qu'ils faisaient au milieu de ces grands événements: ils faisaient ce que font les oiseaux dans les tempêtes, ils s'abritaient à l'ombre de leur amour.

Salvato était heureux, Luisa tâchait d'être heureuse.