C'était pour la première fois que le cardinal avait des nouvelles précises des Abruzzes.

Ce fut alors seulement qu'il apprit les trois victoires remportées par les Français et par la légion napolitaine à San-Severo, à Andria et à Trani; mais, en même temps, il apprit leur retraite rapide, causée par le rappel de Macdonald dans la haute Italie. Les chefs royalistes opérant dans les Abruzzes, dans les provinces de Chieti et dans celle de Teramo, demandaient les ordres du vicaire général.

Les instructions qu'ils reçurent par l'intermédiaire de don Luis de Riseis furent de bloquer étroitement Pescara, où s'était enfermé le comte de Ruvo. Ce dont ils pourraient disposer de troupes en dehors du blocus marcherait sur Naples et combinerait ses mouvements avec ceux de l'armée sanfédiste.

Quant à la Terre de Labour, elle était entièrement au pouvoir de Mammone, auquel le roi écrivait: «Mon cher général et ami,» et de Fra-Diavolo, auquel la reine envoyait une bague à son chiffre et une boucle de ses cheveux!

LV
CORRESPONDANCE ROYALE

On a vu, par la proclamation du roi, l'état dans lequel la nouvelle du passage de la flotte française dans la Méditerranée avait mis la cour de Palerme.

Nous consacrerons ce chapitre à mettre sous les yeux de nos lecteurs des lettres de la reine. Elles compléteront le tableau des craintes royales, et, en même temps, donneront une idée exacte de la façon dont Caroline, de son côté, envisageait les choses.

«17 mai.

»Je viens, par celle-ci, parler à Votre Éminence des bonnes et des mauvaises nouvelles que nous avons reçues. En commençant par les tristes, vous saurez que la flotte française, sortie de Brest le 25 avril, a passé le détroit de Gibraltar et est entrée dans la Méditerranée le 5 juin, échappant à la vigilance de la flotte anglaise, dont le commandant s'était fourré dans la tête que le Directoire avait décidé une expédition en Irlande, et qui, croyant que la flotte prenait ce chemin, ne s'en est point inquiété. Le fait est qu'elle a passé le détroit et que, tant de bâtiments de ligne que d'autres, elle est forte de trente-cinq voiles. Or, dans l'espérance ou dans la certitude que la flotte française ne tromperait pas deux flottes anglaises, et que, gardé par l'amiral Bridgeport et l'amiral Jarvis, le détroit de Gibraltar lui était fermé, lord Nelson a divisé et subdivisé son escadre de telle façon, qu'il se trouvait à Palerme avec un seul vaisseau et un bâtiment portugais, c'est-à-dire deux contre vingt-deux ou vingt-trois. Cela, vous le comprenez bien, nous a causé une vive alarme, et l'on a envoyé des messagers de tous côtés pour réunir à Palerme le plus de bâtiments possible. On va donc, en tout ou en partie, lever le blocus de Naples et de Malte, attendu que Nelson doit réunir le plus de forces possible pour nous sauver d'un bombardement ou d'un coup de main. Mais, onze jours s'étant déjà passés sans qu'on ait aperçu une voile française, je commence à espérer que l'escadre républicaine est allée à Toulon prendre des troupes de débarquement, et, par conséquent, laissera le temps à celle du comte de Saint-Vincent de se réunir à celle de lord Nelson, et que les deux escadres réunies pourront non-seulement résister aux Français, mais encore les battre.

»Quant à moi, voici ce que mon imagination me porte à croire: c'est que l'expédition française a pour but de faire lever le siége de Malte et, de là, courir en Égypte, y prendre Bonaparte et le ramener en Italie. Quoi qu'il en soit, la nouvelle nous a tout à fait troublés.

»Peut-être se pourrait-il encore qu'en faisant lever toujours le blocus de Naples, la flotte française se portât directement sur Constantinople, afin d'y faire une vaste diversion aux Russes et aux Turcs.

»Il y a encore cette possibilité que la flotte française ait pour mission de faire lever le blocus de Naples, d'y prendre les troupes françaises, et, leur adjoignant quelques milliers de nos fanatiques, ne vienne attaquer la Sicile.

»Mais, comme toutes ces opérations demandent du temps, nous aurons, nous, celui de rallier l'escadre de Nelson, qui fera sa jonction avec le comte Saint-Vincent, et qui alors pourra combattre les Français à forces égales. La seule crainte est maintenant que la flotte de Cadix, se trouvant sans blocus, et, par conséquent, libre de ses mouvements, ne vienne augmenter le nombre de nos ennemis. Et mon avis encore, à moi, c'est que les Français feront tout au monde pour arriver à ce résultat. Enfin, quelques jours encore, et nous saurons ce que nous aurons à craindre ou à espérer. En tout cas, si nous avons le bonheur de battre cette escadre, tout sera fini, les Français n'en ayant pas d'autres à nous opposer. Mais qui peut dire ce qui arrivera si elle nous tombe dessus avant la réunion de Nelson au comte Saint-Vincent?

»Maintenant, pour en venir aux bonnes nouvelles, je vous dirai que nous avons appris, d'une frégate anglaise partie le 5 de Livourne, que l'armée française avait été détruite presque entièrement à Lodi, dans une bataille des plus sanglantes, à la suite de laquelle les impériaux sont entrés sans résistance à Milan, aux acclamations du peuple, qui avait injurié et souffleté le gouverneur français. Nos alliés ont également pris Ferrare et Bologne, où les Russes ont passé au fil de l'épée tous ceux qui, lors de la retraite, avaient insulté l'innocent grand-duc et sa famille. Le 5 au matin, jour même du départ de la frégate, l'armée impériale devait faire sa rentrée à Florence, ramenant le grand-duc. Une colonne autrichienne, en outre, marchait sur Gênes et une autre sur le Piémont, dans les forteresses duquel les Français se sont retirés. Après toutes ces victoires, il reste encore à nos alliés 40,000 hommes de troupes fraîches, prêtes à combattre, sous le général Strasoldo, et qui, je l'espère, suffiront pour délivrer bientôt l'Italie.

«Je vais faire en ce moment le bulletin de tous ces événements, que j'enverrai, lorsqu'ils seront imprimés, à Votre Éminence, comme je lui envoie deux copies de la proclamation qu'a faite le roi aux Siciliens, et que l'on enverra en province, attendu qu'en ce moment nous ne voulons pas trop exciter les passions dans la capitale.

»Ai-je besoin de vous dire que j'attends avec la plus grande impatience des nouvelles de Votre Éminence? Tout ce qu'elle fait, je le lui affirme, excite mon admiration par la profondeur de la pensée et la sagesse des maximes. Cependant, je dois lui dire que je ne suis pas tout à fait de son avis, c'est-à-dire de dissimuler et d'oublier, vis-à-vis des chefs de nos brigands, surtout lorsque Votre Éminence va jusqu'à parler de les acheter par des récompenses. Et je ne suis pas de cet avis, non pas par esprit de vengeance, cette passion est inconnue à mon cœur, et, si je vous parle comme si, au contraire, je voulais me venger, je parle inspirée par le suprême mépris et le peu de compte que je fais de nos scélérats, qui ne méritent ni d'être gagnés ni d'être achetés à notre cause, mais qui doivent être séparés du reste de la société qu'ils corrompent. Les exemples de clémence, de pardon et surtout de récompense, loin d'inspirer à une nation aussi corrompue que la nôtre[10] des sentiments de reconnaissance et de gratitude, n'inspireraient au contraire, que le remords de n'avoir pas fait cent fois davantage… Je le dis donc avec peine, et il n'y a pas à hésiter, tous ces hommes doivent être punis de mort, et particulièrement Caracciolo, Maliterno, Rocca-Romana[11], Frederici, etc.

[10] Textuel: … ad una nazione cosi vile e egoista.

[11] Elle ignorait alors que Rocca-Romana eût racheté la trahison dont elle l'accusait par une autre trahison.