«La Providence voulut, dit son historien,—tout ce qui arrivait au cardinal Ruffo arrivait naturellement par ordre de la Providence,—la Providence voulut donc que, pour rendre la fête plus brillante, apparût tout à coup à Melfi le capitaine Achmeth, expédié de Corfou par Kadi-Bey, et porteur de lettres du commandant de la flotte ottomane, annonçant que le grand visir avait définitivement donné l'ordre de secourir le roi des Deux-Siciles, allié de la Sublime Porte, avec toutes les forces dont on pourrait disposer. Il venait, en conséquence, demander s'il n'y aurait pas moyen de débarquer dans les Pouilles quelques milliers d'hommes pour les faire marcher, unis aux Russes, contre les patriotes napolitains.

La Providence, à force de faire pour le cardinal, faisait trop. Quoique son éducation romaine l'eût fait exempt de préjugés, ce n'était pas sans une certaine hésitation qu'il faisait marcher côte à côte la croix de Jésus et le croissant de Mahomet, sans compter les Anglais hérétiques et les Russes schismatiques.

Cela ne s'était point vu depuis Manfred, et, on le sait, à Manfred la chose avait assez mal réussi.

Le cardinal répondit donc que ce secours serait utile devant Naples, dans le cas où la cité rebelle s'obstinerait à persister dans sa rébellion; que le trajet par terre sur la plage de l'Adriatique était long et incommode; qu'au contraire, tout devenait facile si les Turcs voulaient bien adopter la voie de mer et se rendre de Corfou dans le golfe de Naples; ce qui était l'affaire de quelques jours, surtout dans le mois de mai, le plus propice de tous à la navigation dans la Méditerranée. La flotte turque, en passant, pourrait s'arrêter à Palerme, et tout y combiner avec l'amiral Nelson et le roi Ferdinand.

Cette réponse fut remise à l'ambassadeur, que le cardinal invita à dîner. Mais là se présenta un autre obstacle, ou plutôt un autre embarras. Les officiers turcs de la suite du capitaine Achmeth ne buvaient ou plutôt ne devaient pas boire de vin. Le cardinal avait eu l'idée de lever la difficulté en leur donnant de l'eau-de-vie; mais les Turcs, sachant de quoi il s'agissait, levèrent cette difficulté plus simplement encore que ne le faisait le cardinal, en disant que, puisqu'ils venaient défendre des chrétiens, ils pouvaient boire du vin comme eux.

Grâce à cette infraction, nous ne dirons pas aux lois, mais aux conseils de Mahomet,—Mahomet ne défendant pas, mais conseillant seulement de ne pas boire du vin,—le dîner fut des plus gais, et l'on put boire à la fois à la santé du sultan Sélim et du roi Ferdinand.

Le 31 mai, au point du jour, l'armée sanfédiste partit de Melfi, passa l'Ofanto et arriva à Ascoli, où Son Éminence reçut le capitaine Baillie, Irlandais commandant les Russes. Quatre cent cinquante Russes étaient arrivés heureusement à Montecalvello, et s'y étaient immédiatement établis dans un camp retranché auquel ils avaient donné le nom de fort Saint-Paul.

On entra aussitôt au conseil et il fut convenu que le commandant Baillie retournerait à l'instant même à Montecalvello, et que le colonel Carbone, avec trois bataillons de ligne et un détachement de chasseurs calabrais, servirait d'avant-garde aux troupes russes. Un commissaire spécial nommé Apa, fut désigné pour veiller au soin des vivres, et reçut les plus pressantes recommandations pour que les bons alliés du roi Ferdinand ne manquassent de rien.

De son côté, le commandant Baillie promit de laisser, et laissa, en effet, au pont de Bovino, où le cardinal devait arriver le 2 juin, une escorte de trente grenadiers russes qui devaient lui servir de garde d'honneur.

Le cardinal descendit au palais du duc de Bovino, où il rencontra le baron don Luis de Riseis, qui venait au-devant de lui en qualité d'aide de camp de Pronio.