On verra, d'un autre côté, ce que nous sommes bien aise, au reste, de constater comme rectification historique, que les suprêmes rigueurs arrêtées par les deux époux servent de réponse à des lettres où le cardinal Ruffo conseille l'indulgence.
Et, pour cela, nous nous contenterons de remettre sous les yeux de nos lecteurs les recommandations que fait le roi au cardinal à l'endroit des différentes catégories de coupables, ainsi que l'énumération des différents supplices dont il désire qu'ils soient punis; nous laisserons le roi parler lui-même:
«De mort:
»Tous ceux qui ont fait partie du gouvernement provisoire;
»Tous ceux qui ont fait partie de la commission législative et exécutive de Naples;
»Tous les membres de la commission militaire et de police formée par les républicains;
»Tous ceux qui ont fait partie des municipalités patriotes, et, qui, en général, ont reçu une commission de la république parthénopéenne ou des Français, et plus particulièrement encore ceux qui ont fait partie de la commission chargée d'enquérir sur les prétendues déprédations faites par moi et par mon gouvernement;
»Tous les officiers qui étaient à mon service et qui sont passés au service de la soi-disant République ou des Français: bien entendu que ma volonté est que ceux desdits officiers qui seraient pris les armes à la main contre mes soldats ou ceux de mes alliés, soient fusillés dans les vingt-quatre heures, sans aucune forme de procès et militairement, comme aussi tous les barons qui, les armes à la main, se seraient opposés ou s'opposeraient à mon retour;
»Tous ceux qui ont créé ou imprimé des gazettes républicaines, des proclamations et autres écrits, tendants à exciter mes peuples à la révolte et à répandre les maximes du nouveau gouvernement, et particulièrement un certain Vicenzo Cuoco.
»Je veux que soit également arrêtée et punie une certaine Luisa Molina San-Felice, qui a découvert et dénoncé la contre-révolution des royalistes, à la tête desquels étaient Backer, père et fils;
»Enfin, tous les élus de la cité et députés de la place qui chassèrent de son gouvernement mon vicaire général Pignatelli et le traversèrent dans toutes ses opérations par des observations ou des mesures contraires à la fidélité qu'ils me devaient.
»Après quoi, ceux qui seront reconnus moins coupables seront économiquement déportés hors de nos domaines leur vie durant, et leurs biens seront confisqués. Et, sur ce point particulièrement, je dois vous dire que j'ai trouvé très-sensé ce que vous me proposez à l'endroit de la déportation en général mais, tout bien pensé, je crois qu'il vaut mieux se défaire de ces vipères que de les garder dans sa maison. Ah! si j'avais quelque île fort éloignée de mes domaines du continent, je ne dis pas, et j'adopterais volontiers votre système de substituer la déportation à la mort. Mais le voisinage des îles où sont mes deux royaumes donnerait facilité aux exilés d'ourdir des trames avec les mécontents. Il est vrai que, d'un autre côté, les revers que subissent les Français en Italie, et que ceux que, grâce au ciel, ils vont souffrir encore, mettront les déportés hors d'état de nous nuire; mais alors, si nous consentons à l'exil, il faudra bien songer au lieu de la déportation et aux moyens de l'exécuter avec sécurité. Je suis en train d'y aviser.
»Je me réserve, aussitôt que j'aurai repris Naples, de faire à la liste que je vous adresse quelques adjonctions que les événements et les connaissances que nous acquerrons pourront me suggérer. Après quoi, mon intention est, en bon chrétien et en père amoureux de mes peuples, d'oublier entièrement le passé et d'accorder un pardon général qui puisse rassurer ceux des égarés qui ne l'ont point été par perversité d'âme, mais par crainte et pusillanimité.»
Nous ignorons si cette phrase, écrite à la suite d'une liste de proscription digne de Sylla, d'Octave ou de Tibère, est une sombre plaisanterie, ou, ce qui est possible encore au point de vue où certains rois envisagent la royauté, si elle a été écrite sérieusement.
Mais ce qui avait été écrit sérieusement et au moment où elle s'en doutait le moins, c'était l'arrêt de la pauvre San-Felice.
LVI
LA MONNAIE RUSSE
Nous l'avons dit, Luisa tâchait d'être heureuse.
Hélas! la chose lui était bien difficile.
Son amour pour Salvato était toujours aussi grand, plus grand même: chez la femme, et surtout chez une femme du caractère de Luisa, l'abandon d'elle-même double l'amour au lieu de le diminuer.
Quant à Salvato, toute son âme était à Luisa. C'était plus que de l'amour qu'il avait pour elle, c'était de la religion.