Mais il s'était fait deux taches sombres dans la vie de la pauvre Luisa.
L'une, qui ne se présentait que de temps en temps à son esprit, qu'écartait la présence de Salvato, que lui faisaient oublier ses caresses: c'était cet homme moitié père, moitié époux, dont, à des intervalles égaux, elle recevait des lettres toujours affectueuses, mais dans lesquelles il lui semblait distinguer les traces d'une tristesse visible à elle seule, et qui était plutôt devinée par son cœur qu'analysée par son esprit.
A ces lettres, elle répondait par des lettres toutes filiales. Elle n'avait point un seul mot à changer aux sentiments qu'elle exprimait au chevalier: c'étaient toujours ceux d'une fille soumise, aimante et respectueuse.
Mais l'autre tache, tache sombre, tache de deuil, qui s'était faite dans la vie de la pauvre Luisa et que rien ne pouvait écarter de son regard, c'était cette implacable idée qu'elle était cause de l'arrestation des deux Backer, et, s'ils étaient exécutés, qu'elle serait cause de leur mort.
Au reste, peu à peu la vie des deux jeunes gens s'était rapprochée et était devenue plus commune. Tout le temps que Salvato ne donnait point à ses devoirs militaires, il le donnait à Luisa.
Selon le conseil de Michele, la San-Felice avait pardonné à Giovannina son étrange sortie, que rendait, d'ailleurs, moins coupable qu'elle ne l'eût été chez nous la familiarité des domestiques italiens avec leurs maîtres.
Au milieu des événements si graves qui s'accomplissaient, au milieu des événements plus graves encore qui se préparaient, les esprits, moins occupés de la chronique privée que de la chose publique, avaient vu, sans autrement s'en préoccuper, cette intimité s'établir entre Salvato et Luisa. Cette intimité, au reste, si complète qu'elle fût, n'avait rien de scandaleux dans un pays qui, n'ayant pas d'équivalent pour le mot maîtresse, traduit le mot maîtresse par le mot amie.
En supposant donc que, par son indiscrétion, Giovannina eût eu l'intention de faire du tort à sa maîtresse, elle avait eu beau être indiscrète, elle ne lui avait point fait le tort qu'elle espérait.
La jeune fille était devenue sombre et taciturne, mais avait cessé d'être irrespectueuse.
Michele seul avait conservé dans la maison, où, de temps en temps, il venait secouer les grelots de son esprit, sa joyeuse insouciance. Se voyant arrivé à ce fameux grade de colonel qu'il n'eût jamais osé rêver dans ses ambitions les plus insensées, il pensait bien de temps en temps à certain bout de corde voltigeant dans l'espace et vu de lui seul; mais cette vision n'avait d'autre influence sur son moral que de lui faire dire, avec un surcroît de gaieté et en frappant ses mains bruyamment l'une contre l'autre: «Bon! l'on ne meurt qu'une fois!» Exclamation à laquelle le diable seul, qui tenait l'autre bout de cette corde, pouvait comprendre quelque chose.