Alors, on laissa pêle-mêle, dans une boue sanglante, Albanais et républicains, et, tout enivrés de leur victoire, les vainqueurs tournèrent les yeux vers la rue de Tolède.
Revenus de leur erreur, Mammone et Fra-Diavolo, après avoir reconnu que les tambours de l'Infrascata, en simulant une fausse attaque, ne servaient qu'à voiler la véritable, étaient revenus prendre leur poste dans la rue de Tolède. Ils écoutaient avec une certaine inquiétude le bruit du combat des Giardini, et, le bruit du combat ayant cessé depuis une demi-heure, ils s'étaient un peu relâchés de leurs surveillance, lorsque, tout à coup, par un réseau de petites rues qui descend du vico d'Afflito au vico della Carita, une avalanche d'hommes se précipita, repoussant les sentinelles et les avant-postes sur les masses, fusillant ou poignardant tout ce qui s'opposait à son passage, et, désastreuse, mortelle, dévastatrice, passa à travers l'immense artère, laissant, sur une largeur de trois cents mètres, les dalles couvertes de cadavres, et s'écoula par les rues faisant face à celles par lesquelles elle avait débouché.
Toute la troupe patriote se rallia au largo Castello et à la strada Medina. Les trois chefs s'embrassèrent, car, dans ces situations extrêmes, on ignore, lorsqu'on se quitte, si l'on se reverra jamais.
--Par ma foi! dit Nicolino en regagnant le château de l'Oeuf avec ses deux cents hommes, réduits d'un cinquième, je ne sais si Dieu a ouvert sa fenêtre; mais, s'il ne l'a pas fait, il a eu tort: il eût vu un beau spectacle! celui d'hommes qui aiment mieux mourir libres que de vivre sous la tyrannie.
Salvato était en face du Château-Neuf. Le commandant Massa s'était tenu éveillé, écoutant avec anxiété la fusillade, qui avait commencé par s'éloigner et s'était rapprochée peu à peu. Voyant, aux premiers rayons du jour, les républicains déboucher par le largo del Castello et la strada Medina, il ouvrit les portes, prêt à les recevoir tous s'ils étaient vaincus.
Ils étaient vainqueurs, et chacun, même Manthonnet, maintenant que les communications étaient rétablies, pouvait regagner le point d'où il était parti.
La porte du château, qui avait ouvert ses larges mâchoires, les referma donc sur Salvato et ses Calabrais, sur Michele et ses lazzaroni diminués d'un quart.
Nicolino avait déjà repris le chemin du château de l'Oeuf; Manthonnet le suivit, pour regagner la montagne et rentrer à San-Martino.
Les républicains avaient perdu deux cents hommes à peu près; mais ils en avaient tué plus de sept cents aux sanfédistes, tout étonnés, au moment où ils se croyaient vainqueurs et n'ayant plus rien à craindre, de subir un si effroyable échec.