LE REPAS LIBRE
Cette sortie, qui éclairait le cardinal sur ce que peuvent faire des hommes poussés au désespoir, l'épouvanta. Il avait entendu pendant toute la nuit l'écho de cette fusillade, mais sans savoir ce dont il était question; au point du jour, il apprit avec terreur le massacre de la nuit.
Il monta aussitôt à cheval, et voulut se rendre compte par ses propres yeux des événements de la nuit. En conséquence, accompagné de De Cesari, de Malaspina, de La Marra et de deux cents de ses meilleurs cavaliers, il gagna, par la porte Saint-Janvier, la strada Foria, traversa, au milieu des sanfédistes, le largo delle Pigne, et aborda la rue de Tolède par la strada dei Studi.
Au largo San Spirito, il fut reçu par fra Diavolo et Mammone, et vit immédiatement, au visage sombre des deux chefs, que le rapport des pertes faites par les sanfédistes n'était point exagéré.
On n'avait pas eu le temps d'enlever les morts et de laver le sang. Arrivé au largo della Carita, son cheval refusa d'aller en avant; il n'eût pu faire un pas sans marcher sur un cadavre.
Le cardinal s'arrêta, descendit, entra dans le couvent de Monte Oliveto et envoya La Marra et De Cesari à la découverte, leur ordonnant, sous peine de sa disgrâce, de ne lui rien cacher.
En attendant, il appela près de lui Fra Diavolo et Mammone et les interrogea sur les événements de la nuit. Ils ne savaient que ce qui s'était passé dans la rue de Tolède.
Le peu de cohésion qu'il y avait entre les différents corps sanfédistes empêchait les communications d'être ce qu'elles eussent été dans une armée régulière.
Les deux chefs racontèrent que, vers trois heures du matin, ils avaient été assaillis par une troupe de démons qui leur était tombée sur les épaules, sans qu'ils pussent savoir d'où elle venait, et au moment où ils s'en doutaient le moins. Leurs hommes, attaqués à l'improviste, n'avaient fait aucune résistance, et le cardinal avait vu le résultat de leur irruption.
Les républicains, au reste, avaient disparu comme une vision; seulement, cette vision laissait, pour preuve de sa réalité, cent cinquante ennemis couchés sur le champ de bataille.