On remonta vers San-Martino.
L'événement était désastreux, surtout avec le plan que l'on venait d'arrêter pour la nuit suivante. Les communications étaient coupées entre San-Martino et le château de l'Oeuf. Si l'on essayait de passer de vive force, ce qui était possible, on passait, mais en éveillant par le bruit du combat ceux qu'on voulait surprendre.
Manthonnet était d'avis, coûte que coûte, de reprendre à l'instant même les Giardini; mais le patriote génois qui avait apporté la lettre de Salvato et que celui-ci avait présenté comme un homme d'une rare intelligence et d'un vrai courage, annonça qu'il se ferait fort, entre dix et onze heures du soir, de débarrasser toute la rue de Tolède de ses lazzaroni et de livrer ainsi le passage aux républicains. Manthonnet lui demanda la communication de son projet; le Génois y consentit, mais ne voulut le dire qu'à lui seul. La confidence faite, Manthonnet parut partager la confiance que le messager avait en lui-même.
On attendit donc la nuit.
Au dernier tintement de l'Ave Maria, une fusée, partie de San-Martino, s'éleva dans les airs et annonça à Nicolino et à Salvato de se tenir prêts pour minuit.
A dix heures du soir, le messager, sur lequel tout le monde avait les yeux fixés, attendu que, de la réussite de sa ruse, dépendait le succès de l'expédition nocturne qui, au dire de Nicolino, devait distraire et réjouir Dieu,--à dix heures, le messager demanda une plume et du papier, et écrivit une lettre.
Puis, la lettre écrite, il mit bas son habit, endossa une veste déchirée et sale, changea sa cocarde tricolore pour une cocarde rouge, plaça la lettre qu'il venait d'écrire entre la baguette et le canon de son fusil, gagna, en faisant un grand tour par des chemins détournés, la strada Foria, et, se présentant dans la rue de Tolède par le musée Borbonico, comme s'il venait du pont de la Madeleine, il s'ouvrit, après des efforts inouïs, une route dans la foule, et finit par arriver au quartier général des deux chefs.
Ces deux chefs étaient, on se le rappelle, Fra-Diavolo et Mammone.
Tous deux occupaient le rez-de-chaussée du palais Stigliano.
Mammone était à table, et, selon son habitude, avait près de lui un crâne nouvellement scié à la tête d'un mort, peut-être même à la tête d'un mourant, et auquel adhéraient encore des débris de cervelle.