»Elle l'éprouve depuis quelques mois seulement, Votre Éminence: qu'elle sache donc combien je dois être plus fatiguée, moi qui l'éprouve depuis vingt-deux ans! Non, quoi que dise Votre Éminence, je ne puis admettre son affaiblissement; car, quel que soit son dégoût, les admirables actions qu'elle a accomplies et la série de lettres à moi écrites avec tant de finesse et de talent prouvent, au contraire, toute la force et toute la puissance de ses facultés. C'est donc à moi, au lieu d'accepter cette fatale démission donnée par Votre Éminence dans un moment de fatigue, d'éperonner, au contraire, votre zèle, votre intelligence et votre coeur à terminer et à consolider l'oeuvre si glorieusement entreprise par vous, et à la poursuivre en rétablissant l'ordre à Naples, sur une base si sûre et si solide, que, du terrible malheur qui nous est arrivé, naisse un bien et une amélioration pour l'avenir, et c'est ce que me fait espérer le génie actif de Votre Éminence.

»Le roi part demain soir avec le peu de troupes qu'il a pu réunir. De vive voix, beaucoup de choses s'éclairciront qui restent obscures par écrit. Quant à moi, j'éprouve une peine horrible à ne pas pouvoir accompagner le roi. Mon coeur eût été bien joyeux de voir son entrée à Naples. Entendre les acclamations de cette partie de son peuple qui lui est restée fidèle serait un baume infini pour mon coeur et adoucirait cette cruelle blessure dont je ne guérirai jamais. Mais mille réflexions m'ont retenue, et je reste ici pleurant et priant pour que Dieu illumine et fortifie le roi dans cette grande entreprise. Beaucoup de ceux qui accompagnent le roi vous porteront de ma part l'expression de ma vraie et profonde reconnaissance, ainsi que ma sincère admiration pour toute la miraculeuse opération que vous avez accomplie.

»Je suis trop sincère cependant pour ne pas dire à Votre Éminence que cette capitulation avec les rebelles m'a souverainement déplu, et surtout après ce que je vous avais écrit et d'après ce que je vous avait dit. Aussi me suis-je tue là-dessus, ma sincérité ne me permettant pas de vous complimenter. Mais, aujourd'hui, tout est fini pour le mieux, et, comme je l'ai déjà dit à Votre Éminence, de vive voix, tout s'expliquera et, je l'espère, aura bonne fin, tout ayant été fait pour le plus grand bien et la plus grande gloire de l'État.

»J'oserai, maintenant que Votre Éminence a un peu moins de travail à faire, la prier de m'entretenir régulièrement de toutes les choses importantes qui arriveront, et elle peut compter sur ma sincérité à lui en dire mon avis. Une seule chose me désespère, c'est de ne pouvoir l'assurer de vive voix de la vraie, profonde et éternelle reconnaissance et estime avec laquelle je suis, de Votre Éminence,

»La sincère amie,
»CAROLINE.»

D'après ce que nous avons démontré à nos lecteurs, par tous les détails précédents, par les lettres des augustes époux que l'on a déjà lues, par celles de la reine que l'on vient de lire, il est facile de voir que le cardinal Ruffo, auquel un sentiment de droiture nous entraîne à rendre justice, a été, dans cette terrible réaction de 1799, le bouc émissaire de la royauté. Le romancier a déjà corrigé quelques-unes des erreurs des historiens:--erreurs intéressées de la part des écrivains royalistes, qui ont voulu le rendre responsable, aux yeux de la postérité, des massacres commis à l'instigation d'un roi sans coeur et d'une reine vindicative;--erreurs innocentes de la part des écrivains patriotes, qui, ne possédant point les documents que la chute d'un trône pouvait seule mettre dans les mains d'un écrivain impartial, n'ont point osé faire peser sur deux têtes couronnées une si terrible imputation, et leur ont cherché non-seulement un complice, mais encore un instigateur.

Maintenant, reprenons notre récit. Non-seulement nous ne sommes point à la fin, mais à peine sommes-nous au commencement de la honte et du sang.

LXXXIV
CE QUI EMPÊCHAIT LE COLONEL MEJEAN DE
SORTIR DU FORT SAINT-ELME AVEC SALVATO,
PENDANT LA NUIT DU 27 AU 28 JUIN.

On se rappelle que, peu confiants, non pas dans la parole de Ruffo, mais dans l'adhésion de Nelson, Salvato et Luisa étaient allés chercher un refuge au château Saint-Elme, et l'on n'a point oublié que ce refuge avait été accordé par le comptable Mejean moyennant la somme de vingt-cinq mille francs par personne.

Salvato, on se le rappelle encore, dans un voyage rapide qu'il avait fait à Molise, avait réalisé une somme de deux cent mille francs.