— La véritable piété, reprit la marquise, c'est d'accomplir les dernières volontés des morts. Jetez les yeux sur ce contrat, et voyez-y les premières lettres du nom de votre père.
— Oh! je vous le demande, madame, mon père, lorsqu'il a tracé ces lettres que la mort est venue interrompre, mon père avait-il bien toute sa raison, toute sa volonté?
— Je l'ignore, mademoiselle, répondit la marquise avec ce ton impératif et glacé qui lui avait jusqu'alors soumis tout ce qui l'entourait; je l'ignore; ce que je sais, c'est que l'influence qui le faisait agir lui survit; ce que je sais, c'est que les parents, tant qu'ils existent, représentent Dieu sur la terre. Or, Dieu m'a ordonné de terribles choses, et j'ai obéi. Faites comme moi, mademoiselle, obéissez!
— Madame, dit Marguerite, toujours debout, mais immobile cette fois, et avec quelque chose de cet accent arrêté si terrible chez sa mère, et que celle-ci lui avait transmis avec son sang; madame, il y a trois jours que, les larmes dans les yeux, le désespoir dans le coeur, je me traîne sur mes genoux, des pieds d'Emmanuel à ceux de cet homme, et des pieds de cet homme à ceux de mon père. Aucun n'a voulu ou n'a pu m'entendre, car l'ambition ardente ou la folie acharnée était là, couvrant ma voix. Enfin me voilà arrivée en face de vous, ma mère. Vous êtes la dernière que je puisse implorer, mais aussi vous êtes celle qui devez le mieux m'entendre. Écoutez donc bien ce que je vais vous dire. Si je n'avais à sacrifier à votre volonté que mon bonheur, je le sacrifierais; que mon amour, je le sacrifierais encore; mais j'ai à vous sacrifier… mon fils. Vous êtes mère; et moi aussi, madame!
— Mère!… mère!… murmura la marquise; mère… par une faute!
— Enfin je le suis, madame; et le sentiment de la maternité n'a pas besoin d'être sanctifié pour être saint. Eh bien! madame, dites-moi, — car mieux que moi vous devez savoir ces choses, — dites-moi: si ceux qui nous ont donné le jour ont reçu de Dieu une voix qui parle à notre coeur, ceux qui sont nés de nous n'ont-ils pas une voix pareille? et quand ces deux voix se contredisent, à laquelle des deux faut-il obéir?
— Vous n'entendrez jamais la voix de votre enfant, répondit la marquise, car vous ne le reverrez jamais.
— Je ne reverrai jamais mon fils!… s'écria Marguerite; et qui peut en répondre, madame?
— Lui-même ignorera qui il est.
— Et s'il le sait un jour!… dit Marguerite, vaincue dans son respect de fille par la dureté de sa mère; et s'il revient alors me demander compte de sa naissance!… Cela peut arriver, madame!