— Maintenant, continua la marquise en regardant Paul, maintenant, monsieur, que vous avez rendu justice aux innocents, faites grâce à la coupable. Vous avez des papiers qui constatent votre naissance; vous êtes l'aîné; selon la loi du moins, vous avez droit au nom et à la fortune d'Emmanuel et de Marguerite. Que voulez-vous en échange de ces papiers?
Paul les tira de sa poche et les tint au-dessus de la flamme du foyer.
— Permettez-moi de vous appeler une seule fois ma mère, et appelez moi une seule fois votre fils.
— Est-il possible! s'écria la marquise en se levant.
— Vous parlez de rang, de nom, de fortune! continua Paul en secouant la tête avec une expression de profonde mélancolie; eh! qu'ai-je besoin de tout cela? Je me suis fait un rang auquel peu d'hommes de mon âge sont montés; j'ai acquis un nom qui est la bénédiction d'un peuple et la terreur d'un autre: j'amasserais, si je le voulais, une fortune à léguer à un roi. Que me font donc votre nom, votre rang, votre fortune, à moi, si vous n'avez pas autre chose à m'offrir, si vous ne me donnez pas ce qui m'a manqué toujours et partout, ce que je ne puis me créer, ce que Dieu m'avait accordé, ce que le malheur m'a repris… ce que vous seule pouvez me rendre… une mère!
— Mon fils! s'écria la marquise, vaincue à cet accent et à ces larmes; mon fils!… mon fils!… mon fils!
— Ah! s'écria Paul laissant tomber les papiers dans la flamme, qui les anéantit aussitôt; ah! le voilà donc enfin sorti de votre coeur, ce cri que j'attendais, que je demandais, que j'implorais! Merci, mon Dieu, merci!
La marquise était retombée assise, et Paul était à genoux devant elle, la tête cachée dans sa poitrine. Enfin la marquise lui releva le front.
— Regarde-moi, lui dit-elle. Depuis vingt ans, voilà les premières larmes qui coulent de mes yeux! Donne-moi ta main. Elle la posa sur sa poitrine. Depuis vingt ans voilà le premier sentiment de joie qui fait battre mon coeur!… Viens dans mes bras!… Depuis vingt ans voilà la première caresse que je donne et que je reçois!… Ces vingt ans, c'est mon expiation sans doute, puisque voilà que Dieu me donne, puisque voilà qu'il me rend les larmes, la joie, les caresses!… Merci, mon Dieu!… merci, mon fils!…
— Ma mère! dit Paul.